Plus de 3 000 animaux volés en dix ans sur les 12 000 brebis que compte le département. À raison de 180 bêtes par troupeau en moyenne, cela représente près de deux élevages rayés de la carte chaque année. En 2019, au pic des vols, 800 animaux ont disparu, soit 45 affaires recensées. « Chez nous, ce ne sont pas des faits divers. Ces vols sont devenus une véritable industrie. C’est le même réseau qui intervient », tranche Willem Verbeckmoes, éleveur à Trans-sur-Erdre, à quinze kilomètres d’Ancenis (44).
C’est une véritable industrie, pas des faits divers
Au début, les disparitions passaient inaperçues. « On ne s’en apercevait qu’en fin d’année, à l’inventaire. On attribuait cela à des erreurs de calcul ou à des oublis d’enregistrement pour l’équarrissage. » Mais les volumes ont grossi. Pour Sébastien Héas, installé à Ligné, près de Carquefou (44), la bascule est venue lors d’un vol en plein champ. « La fois de trop. J’ai voulu médiatiser l’affaire. Et c’est là que je me suis rendu compte que je n’étais pas seul. »
Un collectif comme bouclier
En 2018, les deux éleveurs, avec l’appui d’un contact à la gendarmerie, invitent tous les éleveurs ovins du département. Sur les trente participants, ils recensent une centaine d’animaux volés, et 75 % d’entre eux déclarent avoir subi au moins une attaque. Alors, ils décident de s’unir.
La force du collectif ? Parler d’une seule voix. « À chaque vol, si l’éleveur va déposer plainte, c’est désormais le collectif qui va chercher les animaux en contact avec la gendarmerie. C’est aussi le collectif qui va à la préfecture, parler au nom du groupe. » L’association, apolitique, porte plainte systématiquement, se constitue partie civile et accompagne les éleveurs devant le tribunal. Elle s’est épaulée d’avocats. Elle a également établi un barème d’indemnisation certifié par la Chambre d’agriculture : 475 € par brebis, 430 € par agnelle, un référentiel qui fait désormais jurisprudence face aux assureurs.
Des rondes nocturnes
Les vols se déroulent en première partie de nuit. Le collectif a mis en place une veille active : un groupe WhatsApp réunit adhérents et gendarmes locaux. Un second groupe plus restreint regroupe quelques éleveurs et des responsables de gendarmerie. « En général, on a des visites de repérage les jours d’avant. » Dès qu’un véhicule suspect est signalé, l’alerte est donnée et des rondes s’organisent autour de l’exploitation ciblée.
Les caméras de chasse (achat groupé) posées aux barrières complètent le dispositif chez tous les adhérents. « Un soir, une alerte à 19 h 30 signale les brebis regroupées à l’entrée du champ. Cela m’intrigue. Sur place, j’aperçois qu’une bête vient d’être égorgée. J’ai dérangé les voleurs. La caméra a évité un carnage plus important. C’est anxiogène comme outil, mais cela a prouvé son utilité », ajoute Sébastien Héas.
Chez certains éleveurs, des patous n’ont pas empêché le vol de brebis en bergerie. Ils ont été tués par les intrus. Mais de l’ADN retrouvé sur un carreau cassé a permis la condamnation d’un individu.
« Seuls au début, nous avons mené notre propre enquête, en lien avec les périodes des vols, souvent liées à la Pâques orthodoxe. Nous avons recueilli des preuves. Nous savions qui commettaient ces délits mais personne ne bougeait. » En effet, après les premiers vols Chez eux, les deux éleveurs sont partis inspecter les soixante camps de Roms autour de Nantes, à la recherche de leurs animaux. Ils les ont retrouvés parfois vivants… parfois ils arrivaient trop tard. « Au début, on était tellement en colère, on n’avait peur de rien. Mais difficile d’établir des preuves dans les camps, basés dans des lieux publics. » Quelques arrestations ont eu lieu. Mais les peines prononcées restent légères, souvent du sursis, cumulé à d’autres délits : vol de fioul, conduite sans permis…
Briser l’isolement
Le collectif joue aussi un rôle de soupape : « Au début, on est fou. Mais est-ce que cela vaut le coup d’aller en prison en faisant justice soi-même pour des brebis volées ? » Aujourd’hui, les éleveurs retournent toujours chercher leurs animaux volés dans les camps. Mais ils se déplacent dorénavant avec la gendarmerie, parfois sous la menace des voleurs, même en étant escortés. « À chaque vol, on accompagne aussi les personnes lésées. » Car les conséquences dépassent le bilan économique. « Quand nous partons faire nos rondes la nuit, nous inquiétons nos proches. Nos enfants sont terrorisés. » Cette pression a aussi un effet repoussoir sur l’installation : le dernier éleveur entré dans le métier en Loire-Atlantique a tenu cinq ans avant d’abandonner.
Renfort de réservistes
« Preuve que nous avons réussi à sensibiliser et que nous avons été entendus, les semaines précédant la Pâques orthodoxe, période de forte exposition, des réservistes de la brigade territoriale mobile de gendarmerie sont désormais mobilisés pour des rondes nocturnes autour des exploitations ovines », insiste Sébastien Héas.
Avec ces actions mises en place, les vols se sont espacés en Loire-Atlantique. Mais le phénomène semble s’exporter : Vendée, Ille-et-Vilaine, Morbihan, le long des grands axes. « En se défendant, on a repoussé le problème. » Et fait nouveau, depuis quelques semaines, ils semblent s’attaquer aussi aux élevages porcins et avicoles.
Carole David

