Une Inde autonome en tourteaux

L’Inde, cet autre géant agricole, partie 2. Les Indiens ne sont pas tous végétariens, loin s’en faut. Pour nourrir son cheptel, le pays recourt aussi bien aux tourteaux de soja, qu'à ceux de coton, de colza ou d’arachide, dont il est autosuffisant. 

Champ de coton - Illustration Une Inde autonome en tourteaux
les Indiens produisent aussi 7,1 Mt de tourteaux de coton entièrement autoconsommés. | © Lusi_mila - stock.adobe.com

Bien que l’Inde possède la plus grande population de végétariens au monde, c’est une nation principalement consommatrice de produits animaux. Selon plusieurs études, environ les trois quarts des Indiens (chrétiens, musulmans et même la majorité des hindous) mangent du poisson ou de la viande, sans parler des produits laitiers et des œufs.

L’auto-suffisance alimentaire, un objectif de longue date

Le plus gros troupeau bovin au monde

Le premier des cheptels concerne les bovins (bœufs, zébus et buffles), avec une progression de 190 M de têtes en 2012 (premier recensement officiel) à plus de 307 M en 2023 selon l’USDA. Cela en fait le plus grand troupeau au monde. L’Inde est d’ailleurs le premier producteur mondial de lait, avec 231 M de tonnes en 2022-2023 et a produit 4,5 M de tonnes de viande bovine, principalement de buffle. Les troupeaux de moutons et de chèvres sont également conséquents (respectivement 74,3 M et 149 M de têtes). En plein essor depuis 15 ans, le secteur avicole est passé de 648 M de têtes en 2010 à 852 M en 2019. Il a généré 4,2 M de tonnes de viande en 2022 et 138,4 Md d’œufs en 2023 (troisième place mondiale). Enfin, la filière poisson a produit 18,4 M de tonnes en 2023‑2024. En périphérie de cet élevage, les professionnels de l’alimentation et de la santé animales ont prospéré. Le marché indien des aliments pour animaux a atteint 14,3 Md USD en 2024 et celui de la santé animale 1 Md USD en 2023. C’est aujourd’hui, face aux perspectives de croissance, un eldorado pour de grandes firmes[1] mondiales.

Valoriser les matières premières disponibles localement

Pour nourrir tous ces animaux, l’Inde a recours à de nombreuses matières premières disponibles localement, au-delà des fourrages. Le maïs, le blé de basse qualité et toutes les issues de céréales (notamment de riz) sont très sollicités. En 10 ans, la production de maïs a progressé de 65 % (43 Mt estimées en 25/26) et son utilisation pour les animaux a bondi de 86 % (23 Mt). Cet élan ne se retrouve pas au niveau du soja dont la culture fluctue entre 11 Mt et 15 Mt sur la décennie, soit 2,5 % du soja mondial. Les flux import/export sont quasi inexistants au niveau de la graine, et la consommation en alimentation humaine est anecdotique.

Côté tourteaux, le pays se distingue par un large panel de solutions. En 2024/2025, le pays a produit environ 7,6 Mt de farine de soja selon Oil World. Sur ce total, 1,6 Mt ont été exportées notamment vers l’Asie mais aussi la France et l’Allemagne, soit 2 % des flux mondiaux. Il reste donc 6 Mt consommés sur place, ce qui peut paraître peu vu la production nationale de lait, de viande de volailles et de produits de la mer. Mais les Indiens produisent aussi 7,1 Mt de tourteaux de coton entièrement autoconsommés, 6,6 Mt de tourteaux de colza dont 1,6 Mt exportés vers les voisins asiatiques, et 1,3 Mt de tourteaux d’arachide utilisés localement. On le voit, le pays pour qui l’autosuffisance alimentaire est un objectif de longue date, est en capacité de nourrir son bétail sans recourir aux importations.

Approvisionnement à diversifier en alimentation humaine

C’est en alimentation humaine que l’Inde semble devoir diversifier son approvisionnement. Les légumineuses ont une place de choix dans le régime alimentaire des 1,4 milliard d’Indiens. Mais le pays peine à faire croître leur production aussi vite que la demande. Le gouvernement a en effet largement subventionné les monocultures de riz, de blé et de canne à sucre, ce qui a assuré une sécurité céréalière mais a débouché sur une réelle insécurité nutritionnelle. En 2019, un Indien sur cinq était sous-alimenté. Mais dans le même temps, un Indien sur quatre était en surpoids ou obèse !

Patricia Le Cadre, www.cereopa.fr

[1] Cargill Inc., Archer Daniels Midland, Charoen Pokphand, Godrej Agrovet Limited, Nutreco NV, Trouw Nutrition et Alltech Inc. font partie des principaux acteurs du marché.

[2]En 2022, le pays occupait la dernière place des 180 pays analysés selon l’Indice de performance environnementale (EPI, 2022).

[3] Black Matpe ou Urad Dal

[4] Les cultures de la saison Rabi (blé, orge, colza, pois, pois chiche, moutarde) sont semées uniquement en hiver, d’octobre à décembre, et récoltées en été, d’avril à juin. Les cultures de la saison Kharif (riz, millet, maïs, soja, arachide) sont semées uniquement avec l’arrivée de la mousson (juin-juillet) et récoltées uniquement en septembre-octobre.

Relancer les légumineuses

L’Inde devrait donc redoubler d’efforts pour relancer les légumineuses, apportant plus de durabilité dans l’assiette et dans les champs. Car la désertification et la salinisation des terres sont des phénomènes qui ne cessent de s’accélérer à cause du changement climatique et d’un modèle de croissance insoutenable[2].

Le Brésil, un allié de poids

Conscient de sa dépendance aux importations pour les légumineuses, l’Inde s’est tourné vers le Brésil pour diversifier ses fournisseurs. Ce dernier challenge de plus en plus le Myanmar dans les ventes du haricot noir[3] très largement utilisé dans la cuisine indienne (3 Mt/an).Les Indiens ont activé trois leviers pour convaincre les agriculteurs brésiliens : aucune taxe à l’importation, un arbitrage saisonnier des deux côtés (récolte en juillet-septembre au Brésil, ce qui limite le risque lors de périodes difficiles de la saison Kharif [4]) et une synergie technique pour aligner la qualité du grain (plus grande taille, qualités plus propres) aux besoins des transformateurs indiens.


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