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Taux de change, la boussole des marchés agricoles

L’analyse des marchés agricoles accorde souvent peu de place au suivi des taux de change. Pourtant, les devises sont, dans bien des cas, très impactantes, voire décisives dans la lecture des échanges mondiaux.

Il existe aujourd’hui deux cas de figure. Les devises ayant, au cours de la pandémie de la Covid-19 et de la crise économique qui a suivi, baissé face au dollar US ; et celles s’étant renchéri face à lui.

L’effondrement du prix du baril de pétrole

Les pays producteurs de pétrole, ont vu leurs monnaies négativement impactées par l’effondrement du prix du baril. Les USA ont été touchés, et le dollar US s’est nettement replié face aux monnaies avec lesquelles il est le plus échangé sur les marchés financiers. Les investisseurs qui vendent le dollar achètent en général de l’euro ou du yen. La paire €/$ est ainsi passée de 1,08 en février 2020 à 1,18 aujourd’hui, soit une hausse de 9 %. Le rouble n’a pas connu la même trajectoire. Très lié au pétrole et aux platinoïdes emportés par la tourmente Covid, il a baissé face au dollar US. La paire RUB/USD a perdu 23 % depuis le début de la crise.

Dévaluation de la monnaie sud-américaine

Le real brésilien et le peso argentin ont aussi reculé face au dollar US, mais pour des raisons différentes. Embourbés dans une crise économique bien avant que le virus ne les rattrape, ces deux pays subissent une dévaluation continue de leur monnaie depuis respectivement 9 et 11 ans. La piètre gestion de la crise sanitaire et économique en Amérique du Sud, n’a fait qu’accentuer la glissade.

Un avantage à la vente

Le marché mondial des grains étant majoritairement libellé en dollar US, on comprend que les pays exportateurs dont la monnaie baisse face à celle des USA ont un avantage commercial à la vente, alors que les pays importateurs voient se renchérir leurs importations.
Dans les pays dont la devise dévisse, les agriculteurs ont tendance à retenir leur marchandise pour faire face aux incertitudes économiques. On l’observe depuis plusieurs saisons en Argentine, où les producteurs de soja arbitrent l’inflation de cette façon. On le voit aussi en Russie, où les céréaliers offrent cette année leur blé au compte-gouttes. Ces derniers, grâce à la bonne rémunération de la céréale lors de la dernière campagne, ont non seulement considérablement augmenté leurs capacités de stockage, mais ont aussi largement gagné en stabilité financière et dépendent moins des prêts. C’est particulièrement vrai dans le sud de la Russie, première région pourvoyeuse des terminaux portuaires d’exportation. Les producteurs ont pu réguler facilement leurs ventes pour ne pas subir la pression de la récolte. Et désormais, craignant une nouvelle dévaluation du rouble, ils distillent leur marchandise, obligeant les négociants à surenchérir. Il faut en effet que ceux-ci puissent honorer leurs contrats, face à une bonne demande mondiale (liée à un fort recentrage sur les denrées alimentaires de base), et à un marché local très demandeur (croissance de la demande intérieure).

Le blé russe à 12,5 % de protéines vaut ainsi, en roubles, 57 % plus cher qu’il y a un an. Mais le taux de change compensant une bonne partie de cette progression, la céréale russe reste compétitive en dollars sur le marché mondial. On peut donc affirmer sans trop de doute, que le très bon score réalisé sur le premier trimestre de la campagne (12,2 Mt, soit 31 % de l’objectif) par les Russes est en grande partie permis par le taux de change ultra-favorable du rouble face au dollar (et à l’euro). Cela permet d’entraîner les prix mondiaux à la hausse, alors même que l’offre russe est supérieure à l’an passé.

+14% pour le blé meunier français en un an
En France, le blé meunier à Rouen vaut 14 % de plus qu’il y a un an (mais 23 % de plus en dollars). Depuis le début de la saison 20/21, le taux de change €/$ affiche en effet une moyenne de 1,17 contre 1,11 sur la même période 2019. Chaque euro supplémentaire sur Euronext impacte donc un peu plus lourdement notre compétitivité à l’exportation, ce qui limite, de fait, l’ampleur du raffermissement sur le marché intérieur. Cette situation n’est pas trop handicapante cette saison, puisque nous avons très peu à vendre et que la Chine fournit un débouché bienvenu pour les bateaux français. Mais il est clair que si nous avions dû batailler pour placer notre marchandise face à la Russie en ce début de campagne, il aurait fallu faire un gros effort sur le prix en euros.

La dépréciation du real booste le soja brésilien

Une récente étude(1) du ministère de l’Agriculture américain, explore l’impact de la dévaluation du real sur l’agriculture brésilienne. La faiblesse de la devise sud-américaine depuis 2014, a nettement encouragé la mise en culture des terres et les cultures en dérobé (double récolte). La production de soja en a particulièrement profité, permettant aux exportations d’exploser. La tendance devrait se poursuivre au moins jusqu’en 2028 selon les hypothèses retenues dans le document. Quand la monnaie brésilienne s’affaiblit, la hausse des prix en monnaie locale stimule la production et les exportations de la plupart des principaux produits de base. Les simulations montrent que la dépréciation du real se traduit par une offre mondiale plus importante, des prix plus bas sur les marchés mondiaux et une concurrence accrue pour les exportations américaines.

(1)Brazil’s Agricultural Competitiveness: Recent Growth and Future Impacts Under Currency Depreciation and Changing Macroeconomic

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