Les USA jettent du lait

 - Illustration Les USA jettent du lait
La pandémie de Covid-19 a bousculé le quotidien des élevages américains globalement engagés sur une augmentation de leur production.
Fermeture de la RHD, chômage de masse et recul du pouvoir d’achat, production laitière soutenue et export en suspens… La filière laitière américaine a perdu tous ses repères.

« Ces dernières semaines aux États-Unis, des éleveurs ont été contraints de jeter du lait. On parle de 10 000 à 14 000 t par jour, selon Dairy farmer of America  », rapporte Jean-Marc Chaumet, économiste à l’Idele. De son côté, Frédéric Courleux, consultant du think-tank Agriculture Stratégies, précise que, si à court terme des mesures permettent aux producteurs de faire face à une chute sévère des prix déjà observée sur les marchés à terme, « le débat sur la réduction de la production a été relancé par la puissante National milk producers federation qui demande à l’État d’organiser une baisse de 10 % du volume sur les 6 prochains mois ».

Les stocks de beurreau plus haut

Fin 2019, les rapports montraient un cheptel et un prix du lait en hausse. « Sur janvier-février, la dynamique de production était de + 1,4 % par rapport à la même période l’année précédente. Les producteurs sortaient la tête de l’eau après des années de prix bas », note Jean-Marc Chaumet. Cela n’aura pas duré. Les USA déplorent aujourd’hui le plus grand nombre de décès dus au Covid-19, alors que la fermeture des écoles et le confinement ont été décrétés dans plus de 30 États sur 50. Ce contexte inédit a bouleversé les filières agricoles et agroalimentaires. Déjà au 15 mars, la demande de lait liquide avait bondi de 50 %. Même si, globalement, la consommation est en recul. « Aux États-Unis, 55 % des dépenses alimentaires se font en restauration hors domicile : cela concerne 45 % des fromages et 35 % des beurres », raconte l’observateur.

L’industrie cherche, tant bien que mal, à s’adapter. La demande de lait liquide génère des montagnes de crème transformée en beurre. La consommation de mozzarelle en RHD ayant chuté, les usines se reportent sur la fabrication de cheddar plus facile à vendre au détail dans les magasins. « La filière tente de trouver de nouveaux débouchés, par exemple en rajoutant du fromage dans les hamburgers et pizzas. » Couplée à une production dynamique, les conséquences sur le prix du lait sont sans appel. « Le cours du beurre a déjà chuté de 30 %, encore plus qu’en Europe. La fabrication est très soutenue et les stocks ont atteint leur plus haut depuis 1993 dès février, poursuit l’économiste. De même, avec la fermeture de la RHD, le prix du cheddar est en chute libre depuis début mars. Or il est une composante pesant énormément dans le calcul du prix du lait aux USA. »

Écouler des excédents en dopant l’aide alimentaire

Actuellement, le nombre de chômeurs explose : autour de 20 millions supplémentaires en un mois. Le pouvoir d’achat recule nettement. « Parmi les annonces en faveur de l’agriculture et de l’alimentation du 17 avril, le président Trump a indiqué une première enveloppe de 3 milliards de dollars (d’autres sont annoncées) pour accroître l’aide alimentaire face à la hausse du nombre d’Américains passant sous le seuil de pauvreté », explique Frédéric Courleux. Ce budget, à hauteur de 100 millions de dollars par mois, constituera une demande additionnelle pour écouler des excédents laitiers. De plus, 16 milliards de dollars ont été annoncés pour soutenir « nos merveilleux agriculteurs », dixit Trump. « Précisons que les quantités de lait jetées sont comptabilisées dans les différents programmes de péréquation (FMMO), d’assurance et d’aides contracycliques. C’est donc l’État fédéral qui prend entièrement en charge ces pertes. »

La Chine en a sous la pédale

Pour les États-Unis, 2e acteur du marché mondial du lait, l’export est en berne. Peut-on espérer la Chine revenir aux achats et freiner la baisse des cours ? Rien n’est moins sûr. Depuis fin 2019, elle achète du beurre. Mais ses importations de poudres (maigre et grasse), extrêmement dynamiques en 2019, ont fortement reculé en début d’année. « Ces volumes ont-ils été consommés ? Ou ont-ils abondé les stocks chinois comme pensent des observateurs ? S’ajoute une production nationale en hausse, + 6 % sur janvier-février par rapport à 2019, boostée par un prix éleveur de 48 à 50 cts / L. Pendant le confinement, les industriels locaux ont transformé les surplus en poudre et renforcé encore les stocks. » note Jean-Marc Chaumet. Tenant tant à sa sécurité alimentaire, la Chine possède aussi 55 % des stocks mondiaux de céréales, rapporte Frédéric Courleux. À moyen terme, le géant dont l’économie est ébranlée ne devrait pas redresser les marchés par la demande.


Fermer l'écran superposé de recherche

Rechercher un article