À Québriac, le clocher qui tourne

Au détour d’une route, une flèche vrillée défie le ciel. À Québriac (35) se dresse l’unique clocher tors de Bretagne.

Une route à l'entrée d'une petite commune - Illustration À Québriac, le clocher qui tourne
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Québriac (35)

On roule sans penser à rien, vitre entrouverte, entre les talus et les champs préparés pour être semés. Les haies défilent, les fermes aussi. Le décor n’a rien d’exceptionnel, ce qui rend l’apparition d’autant plus saisissante. Puis, au détour d’une courbe, quelque chose accroche l’œil, là-bas, au-dessus des arbres. Un clocher, oui, mais pas tout à fait comme les autres. La flèche semble avoir pivoté sur elle-même, comme saisie en plein mouvement par un coup de vent qui ne serait jamais retombé. On ralentit. On cligne des yeux. Est-ce le clocher qui penche, ou la route qui nous joue des tours ? Quelques kilomètres plus loin, plus de doute : il tourne bel et bien. Bienvenue à Québriac, en Ille-et-Vilaine.

Prouesse ou accident ?

Un clocher tors, qu’on dit parfois « flammé », se reconnaît à sa flèche qui, au lieu de filer droit vers le ciel, s’enroule en spirale au-dessus de la tour. Le bois et l’ardoise paraissent vrillés, comme un mouvement figé pour l’éternité. L’Europe n’en compte qu’une centaine : 65 en France, 22 en Allemagne, une dizaine en Belgique. Leur terre de prédilection ? L’Anjou, et plus précisément le Baugeois, en Maine-et-Loire, où Fontaine-Guérin, Le Vieil-Baugé, Pontigné ou Jarzé dressent leurs flèches rebelles. C’est d’ailleurs à Baugé que l’association « Les clochers tors d’Europe » s’emploie à les recenser et à les étudier.

La Bretagne, elle, fait figure de parent pauvre. Dans une région pourtant hérissée de clochers, un seul a franchi le pas : celui de Québriac. Un seul. Juste un clocher qui, depuis des générations, rythme la vie du bourg et signale de loin aux voyageurs qu’ils approchent d’un lieu à part.

Une silhouette qui intrigue

Pourquoi ces flèches se tordent-elles ? Les spécialistes ne sont pas d’accord. Pour les uns, la torsion est voulue : les charpentiers, parfois héritiers des traditions compagnonniques, y auraient vu l’occasion de montrer l’étendue de leur art. Pour les autres, elle est subie. L’architecte Viollet-le-Duc l’explique par du bois mal séché, des défauts de construction, voire des intempéries à répétition, à l’exemple de 4 tornades en 40 ans à Fougeré. Chaque camp a ses arguments, et le débat n’est pas près de s’éteindre, tant le bois garde ses secrets. Même le sens de rotation intrigue. En Autriche et en Suisse, tous les clochers tournent de droite à gauche ; en Belgique, trois sur quatre vont de gauche à droite ; en France, c’est le cas aussi pour 78 % des clochers. Celui de Québriac suit la majorité française.

À Québriac, la question est tranchée : le clocher n’a pas été conçu pour être tordu. La flèche octogonale, haute de 27 mètres, est une charpente de chêne couverte d’ardoises. Elle a pris un huitième de tour, de gauche à droite, sous l’effet du dévers circulaire des arbalétriers et du poids des ardoises sur les plans hélicoïdaux. Autrement dit, le temps et la matière ont fait l’ouvrage, sans que la main du charpentier y soit pour quelque chose.

Bâti au début du XVIIe siècle, le clocher a été remanié au début du XIXe, après avoir été frappé par la foudre en 1818. Il repose sur une chapelle ajoutée côté nord à la demande du seigneur de Québriac, et une tourelle extérieure permet d’en gravir les étages. De loin, il se repère sans peine dans la campagne.

Faut-il y voir un défaut ? C’est plutôt une signature. Le chêne a cédé lentement sous le poids des ardoises, comme un vieil arbre plié par les vents, et cette lente déformation fait aujourd’hui toute la singularité du lieu.

Depuis près de huit siècles, l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul occupe le centre du bourg, à la croisée des chemins qui desservent un territoire de bocage. Son origine remonte probablement au début du XIIIe siècle. Tout en longueur au départ, elle s’est enrichie au fil du temps d’une chapelle au sud au XVIe siècle, puis de celle du nord, au gré des besoins et des seigneurs, jusqu’à devenir le cœur battant du village. Poussez la porte : chaque matin, une verrière de 1864 inonde le chœur de lumière. D’un seul tenant, le vitrail montre le Christ remettant les clefs du paradis à saint Pierre et compte parmi les plus beaux d’Ille-et-Vilaine.

Imperturbable, le clocher veille sur le bourg sans jamais cesser de surprendre. Alors, si d’aventure vous passez par là, arrêtez-vous. Levez la tête. Un clocher qui tourne dans le bocage breton, il n’y en a qu’un.

Carole David

En savoir plus : https://clochers-tors.com

Quelques clochetons vrillés

Aucune autre église bretonne n’est aujourd’hui officiellement recensée comme possédant un véritable clocher tors. Mais quelques clochetons présentent les mêmes caractéristiques. Comme à Pancé (35) où la chapelle Saint-Melaine arbore un clocheton en ardoise légèrement vrillé d’un seizième de tour. Ou à Dinéault (29) où une petite flèche torse originale est visible dans le jardin d’un particulier.


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