L’an passé, les prix du tourteau de soja nous avaient permis de nettement améliorer le coût alimentaire des cheptels. À l’été 2025, les cotations tutoyaient les 300 €/t sur les premières mensualités. Elles n’ont cessé de progresser depuis, s’envolant carrément depuis cet automne. La moyenne sur la campagne 2026/2027 à Montoir s’affiche à 453 €/t contre 347 €/t (+30 %) en 2025/2026 et 400 €/t sur la moyenne décennale. En comparaison, le blé 2026/2027 vs 2025/2026 progresse de 19 % (234 €/t) et le maïs de 34 % (265 €/t).
Le poids du contexte réglementaire européen
Comment comprendre une telle envolée alors que le monde produit toujours plus de soja, et que nous ne souffrons pas de déficit face à la demande ? S’il existe des facteurs haussiers qui impactent l’ensemble des consommateurs mondiaux, c’est avant tout le contexte réglementaire européen qui nous inflige une double peine.
Comme chaque saison, les exportateurs de tourteaux se montrent plus ou moins compétitifs selon le timing de leur récolte et l’avancée de leurs ventes. Actuellement, le Brésil est en fin de parcours, avec une offre limitée et des semis perturbés par la météo, ce qui ne favorise pas les ventes à terme. En Argentine, le contexte est favorable à la trituration, mais les ventes vers l’UE sont impactées depuis le printemps, par la découverte d’OGM interdits en Europe (variété HB4 résistante à la sécheresse) dans deux cargaisons de tourteaux de soja. Cela a conduit le pays à rediriger une partie de ses exportations vers l’Asie, moins regardante. Cependant, vu l’importance du débouché européen pour les Argentins, ils réalisent aujourd’hui des efforts conséquents pour rassurer les contreparties quant aux protocoles de ségrégation en cours. Les USA se sont engouffrés dans cette brèche, augmentant fortement leurs ventes vers l’Allemagne et les Pays-Bas depuis septembre. Une aubaine pour les États-Unis qui enregistrent une très bonne récolte et ont une très forte demande en huile à satisfaire (biocarburants). Nous sommes donc sur une offre restreinte à laquelle s’ajoutent un fret maritime en hausse suite aux différents conflits armés et une parité euro/dollar en baisse de 2 % vs 2025/2026, ce qui renchérit le coût des importations européennes.
Mais c’est surtout la mise en application (reportée deux fois) du règlement RDUE[1] qui obligera les acheteurs à supporter des règles de traçabilité[2] onéreuses sur le tourteau de soja à partir de 2027. Il y a un an, le débat portait principalement sur la question de savoir si le système informatique était prêt. Aujourd’hui, le marché doit déterminer s’il y aura suffisamment de produits dont la conformité pourra être documentée, garantie tout au long de la chaîne d’approvisionnement et livrée en Europe sans coûts excessifs.
Un potentiel déficit de marchandises
La FEFAC (le syndicat des fabricants d’aliments du bétail européen) alerte sur un potentiel déficit de marchandises capables de satisfaire aux exigences du RDUE en 2027 de 5 Mt (soit 20 % de la consommation des États membres). Le timing est d’autant plus risqué que l’UE manque cruellement de fourrages cette saison, que les tourteaux de palmiste (2 Mt importés dans l’UE) sont aussi dans le collimateur de la Commission et que l’approvisionnement en tourteaux de tournesol originaires de la mer Noire est compliqué.
Patricia Le Cadre / Cereopa
[1] Le Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (2023/1115) interdit la mise sur le marché de produits liés à la déforestation ou à la dégradation des forêts après le 31 décembre 2020.
[2] Les grandes et moyennes entreprises devront commencer à appliquer le règlement le 30 décembre 2026, tandis que les micro-entreprises et les petites entreprises suivront le 30 juin 2027.
Perspectives
Aujourd’hui, les prix sur 2027 reflètent à la fois le coût du stockage dans les silos européens (sécurisation de l’approvisionnement RDUE sur les premiers mois de transition), la prime RDUE (plus le prix de la rareté que du certificat), la moins forte compétitivité de l’offre brésilienne (fin de campagne), la prime de risque HB4 en Argentine et la bonne demande sur l’origine US. Un nouveau report du règlement ne semble pas d’actualité et la fenêtre pour ajuster le tir en recourant à de nouvelles simplifications techniques se referme rapidement.
Le surcoût à 30 €/t de tourteau en 2027
Rappelons que les obligations de traçabilité nécessitent de tracer les graines dont sont issus les tourteaux, depuis la parcelle. Pour les coproduits, une stricte ségrégation physique est obligatoire sur toutes les étapes de transformation (stockage, trituration, transport terrestre et maritime). Le surcoût est estimé à 30 €/t de tourteau en 2027, une « prime RDUE » variable cependant selon les points de livraison et les États membres. Or si les conditions d’une telle ségrégation physique semblent réunies aux USA et en Argentine (95 %), ce n’est pas le cas au Brésil (63 % des importations françaises) où seulement 70 % des marchandises seraient mobilisables. La situation est pire pour l’Inde, l’Afrique et la Chine (nos fournisseurs en non OGM et en bio) avec un taux de 50 %. Le véritable défi pour le premier semestre 2027 sera le volume marginal potentiellement « manquant » qui fixera la prime pour l’ensemble du marché. Si ni l’Argentine, ni les USA ne peuvent combler rapidement ce manque (ce qui reste à prouver car tout est une question de prix !), il est certain que les parts de marché des différents fournisseurs vont évoluer en fonction des primes offertes. À terme, le règlement européen va entraîner un marché mondial à deux vitesses, risquant de mettre à mal la compétitivité des éleveurs européens face à leurs concurrents internationaux. La FEFAC estime, sur la base d’une prime de 30 €/t du tourteau de soja et d’un ajustement du prix des autres tourteaux, un coût supplémentaire d’approvisionnement de 1,4 milliard d’euros en 2027, soit un impact de 15 €/tonne de viande de volailles.
