Dans les archives de Paysan Breton

Le 15 janvier 1946 : le troc du beurre

Dans les archives de Paysan Breton,

Sous ce titre dans les journaux du 3 janvier, M. le Préfet des Côtes-du-Nord, « croit devoir prévenir les cultivateurs et les commerçants que l’habitude du troc est maintenant délictueuse et doit prendre fin sans rémission, en particulier toute exigence de beurre en marge et en sus du prix indiqué de la marchandise… »
« Ce communiqué se présente à la fois comme un appel à la conscience de chacun et comme un dernier avertissement. » Bravo ! Nous applaudissons des deux mains.

Nous sommes cependant surpris de constater que l’appel s’adresse d’abord à nous pour faire cesser le troc du beurre. Grands dieux ! Monsieur le Préfet, on nous oblige à ce troc ; nous ne l’avons pas cherché.
Vous voulez des sabots pour vos écoliers ?
Apportez du beurre.
Vous voulez avoir du pétrole ou du carbure ?
Apportez du beurre.
Vous voulez du tissu pour faire des chemises à vos jeunes gens ?
Apportez du beurre.
Vous voulez un seau ? Un ressemelage ? Des pointes ?
Apportez du beurre.

Je pourrais continuer : les bons, les tickets dans nos mains ne sont valables qu’accompagnés. Pas de beurre, pas de marchandises. Faudrait-il laisser nos gosses sans chaussures pour aller à l’école, nos exploitations sans lumière, nos fils en guenilles, notre bétail sans nourriture faute de matériel ? Qui donc, à notre place, agirait autrement ? Nous répétons que, de ce troc dont on nous fait une obligation, nous sommes surtout les victimes.

Il nous déplaît d’être tenus pour responsables d’une pratique répréhensible dont nous faisons toujours les frais.
Qu’on y mette fin d’une manière rapide et implacable, nous ne demandons pas mieux. Mais qu’on en prenne les moyens. C’est chez certains commerçants et intermédiaires que devraient aller le lundi ou les soirs des jours de marché, les agents de la répression du troc. Il y a ces jours-là, dans certaines arrière-boutiques ou sous les comptoirs, plus de beurre que dans bien des fermes.

Ce beurre vient d’exploitations agricoles, sans doute. Mais, il n’en sort par ce circuit frauduleux que par nécessité. Nous n’obtiendrions rien, dans le commerce ni même dans certaines administrations sans lui. Que la répression frappe alors au bon endroit et qu’elle extirpe le pal à sa racine. Car c’est cette racine qui a fait dévier la source, une source que nous avons bien du mal à empêcher de tarir. S’il en était autrement, si les sanctions devaient tomber sur nous d’abord –et peut-être rien que sur nous – nous aurions vite compris, instruits par les leçons du passé. Il ne nous resterait plus qu’à réduire notre travail à la mesure de nos possibilités et de nos propres besoins.

Mais nous savons l’intérêt que M. le Préfet des Côtes-du-Nord prône aux cultivateurs et nous ne doutons pas que s’il veut frapper fort il a d’abord le souci de frapper juste. Ce n’est pas lui qui viendra nous faire un grief d’avoir empêché jusqu’ici, et au prix de quels efforts, la grève des vaches.

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