En lait, le commerce mondial est limité. Seuls 9 ou 10 % de la production sont échangés. « Le reste est consommé sur place », rapportait Jean-Marc Chaumet, économiste au Cniel, lors d’une conférence au Space. Les pays exportateurs sont en fait peu nombreux : l’Union européenne (UE) qui exporte 25 % de son volume, les États-Unis 15 %, la Nouvelle-Zélande, l’Argentine, l’Australie… Pour autant, la FAO projette une augmentation de la consommation globale à l’avenir, notamment en Asie, Afrique et Amérique Centrale. « Ces secteurs ne sont pas autosuffisants. Ils veulent développer leurs filières mais cela sera long. Donc le commerce des produits laitiers va demeurer indispensable », précisait l’observateur.
40 % du lait français passent les frontières
Rappelons que la France, elle, exporte 40 % de sa production (dégageant une balance commerciale positive de 3 milliards d’euros) vers 170 pays dans le monde. Près des deux tiers du volume partent vers les pays de l’UE. « Et pourtant, nous sommes aujourd’hui déficitaires vis-à-vis de ces voisins européens à qui nous achetons aussi beaucoup. » Nous importons ainsi un tiers de notre consommation en produits laitiers (tendance à la hausse en fromages ingrédients et surtout en beurre). « 90 % viennent de l’UE. »
Le commerce des produits laitiers va demeurer indispensable
Le 2e débouché de la France est constitué des pays tiers, et plus particulièrement du Royaume-Uni, de la Chine, des États-Unis, de la Corée du Sud, de la Suisse… « Mais sur ce créneau, la Chine qui est notre 2e client pays tiers veut être autosuffisante en lait et importe de moins en moins par exemple. »
Une agriculture productive mais pas si souveraine
Pour Jean-Marc Chaumet, le lait a changé de nature : « Il n’est plus juste une commodité, il devient un outil stratégique. » D’autant qu’il est un produit « dépendant des chaînes globales », dépendant de la disponibilité d’intrants importés (soja) ou de l’énergie mais aussi, en aval, des débouchés commerciaux. « Ainsi la géopolitique est désormais un facteur structurant de la filière laitière. Nous sommes passés d’une logique d’efficience – produire au meilleur prix dans le monde – à une logique d’approvisionnement en cas de choc. Or il va y avoir encore beaucoup de chocs politiques, géopolitiques, géoéconomiques… » Derrière la question du lait se cache la question de la souveraineté alimentaire, poursuivait l’économiste. « Nous sommes par exemple les premiers importateurs de beurre », rappelait-il. Avant de trancher : « Nous avons une agriculture qui produit beaucoup mais qui est dépendante, donc peut-être pas si souveraine finalement. »
Un commerce international administré par la politique
Avec un tel débouché vers les pays tiers, le lait français est forcément exposé aux problèmes politiques et géopolitiques « et donc beaucoup victime des tensions internationales malgré des marques et produits connus qui se vendent bien à l’export. » Jean-Marc Chaumet citait quelques sérieuses secousses déjà encaissées par la filière. En 2014, la fermeture du marché russe suite à l’invasion de la Crimée. Depuis 2024, des tensions avec l’Algérie qui était notre 4e client pays tiers et qui n’importe presque plus rien aujourd’hui. En 2025, le couperet de la hausse des droits de douane américains, « et pourtant, nous n’avons jamais exporté autant de fromage là-bas. » Ou les conflits au Moyen-Orient – avec le départ de nombreux expatriés – qui ont resserré des marchés.
Longtemps, la mondialisation s’est voulue un facteur « de doux commerce » entre les nations. « Les chaînes de valeur du libre-échange parcouraient toute la planète créant une interdépendance économique entre les pays, source d’efficacité et de prospérité, pacifiant les relations entre les peuples, malgré les tensions commerciales. » Mais l’économiste note que le contexte international instable actuel, marqué de fortes tensions géopolitiques, s’accompagne d’une nouvelle vision du commerce international davantage administré par la politique. « On observe une érosion du respect des règles du commerce international, une crise de l’OMC, un ralentissement de la mondialisation, une volonté des nations de relocaliser face aux inquiétudes sur les approvisionnements et une rivalité entre pays en quête de domination économique. »
« Les États-Unis veulent gagner »
Les Américains notamment sont très agressifs. Ils produisent de plus en plus de lait et veulent exporter dans une compétition forcenée. « Les États-Unis veulent désormais gagner. Ils s’ouvrent des marchés vers lesquels l’Europe exportait, s’attaquent aux AOP en vendant des produits génériques sous les mêmes noms… » Dans ce nouveau paysage, les exportations de la filière et le prix du lait deviennent donc plus sensibles à la politique étrangère qu’ils ne l’étaient auparavant dans un cadre purement commercial. « La part de produits laitiers français exportés vers pays tiers diminue alors que la part vers l’UE augmente. Globalement, les exportations européennes se recentrent sur le marché intérieur. »
Toma Dagorn

