Les deux opérateurs de la table de triage ne chôment pas au petit matin, un jour de la semaine dernière. Chez Nicolas Martin, ils sont occupés à retirer les pommes endommagées, avant que la belle marchandise ne soit broyée puis pressée pour produire du cidre et du jus de pommes. Chez le producteur de Plouay (56), ce millésime 2026 est très particulier : habituellement au début du mois d’octobre, la saison de pressage démarre. « Actuellement, nous en sommes à la moitié des tonnages. La mise en route a été effectuée la dernière semaine d’août ».
Du jamais-vu depuis 30 ans
De la précocité donc pour la saison, qui s’explique par un été très chaud et très sec, « avec 7 passages météorologiques à plus de 30 °C, qui viennent s’accumuler à la faible pluviométrie depuis juin. C’est du jamais-vu depuis 30 ans », constate Dominique Biche, en charge du conseil technique en arboriculture à la Chambre d’agriculture de Bretagne.
Dans les vergers, les fruits ont commencé à chuter précocement, à l’instar de Cidor, variété précoce. 5 % de ses pommes étaient à terre au 20 juillet, soit avec presque un mois d’avance par rapport aux observations habituelles. Autre fait marquant, en conséquence de la sécheresse, les sols sont très secs et très durs, recouverts par une herbe grillée, ce qui abîme les pommes lors de leur chute. Avec ces blessures, les champignons entrent et progressent très vite, beaucoup de fruits pourrissent. « La consigne est de ramasser les pommes très tôt, dès que 10 % sont tombées des arbres », rappelle Dominique Biche, afin de faire place nette et de limiter les taux de fruits écartés au triage.
Jusqu’à 30 % de poids en moins
Cette année, les pommes sont plus petites, ce qui peut poser des difficultés de récolte. Certaines variétés, produisant naturellement de petits fruits, ont des calibres et des masses inférieurs à la moyenne. C’est le cas de « Dous Moën, qui ne pèse que 30 grammes ». Idem pour Marie Ménard, pomme habituellement un peu plus grosse, qui affiche sur la balance 44 g au lieu des 65 g plus fréquents. Locard vert, à gros fruit, fait également les frais de ce climat chaud et sec, avec 70 g au lieu de 110.
Mais face à cette situation climatique exceptionnelle qui risque de se reproduire dans les années à venir, Nicolas Martin a pris les devants. L’exploitation cultive 90 ha de SAU, 30 ha sont en verger. Le Morbihannais a cessé son activité d’élevage de porcs à façon pour se concentrer sur des cultures (orge, colza et maïs) et sur les pommes, en reprenant progressivement des terres. Chaque année, le site transforme 450 t de pommes, produites sur place ou apportées par des particuliers. 300 000 bouteilles de jus, de jus pétillant ou de cidre sortent tous les ans de la chaîne d’embouteillage. En routine, le site a besoin de 16 t de pommes par jour pour le pressage. « De 2017 à 2024, j’ai planté au fur et à mesure ». Une cinquantaine de variétés (Dous Moën, Douce Coët Ligne, Kermerrien, Marie Ménard, Fil Jaune, Kakouss, Douce du Scorff…) sont actuellement cultivées, de quoi gagner en résilience quand la canicule se manifeste. Toutefois, le cidriculteur s’inquiète de ces conditions extrêmes. « Dans certaines zones implantées, j’ai la possibilité d’irriguer car des sources sont présentes. Mais je préfère choisir des variétés plus résistantes. Plouay est plus arrosé que le golfe du Morbihan ; une pluviométrie plus importante signifie aussi que les arbres sont plus sujets aux maladies, notamment le chancre européen du pommier ». Planter « est stratégique. Le pommier produit une année, puis alterne : il n’a pas la force de refaire des bourgeons l’année suivante. Il faut donc prévoir pour lisser la production ». Entre les plants, les poteaux pour le palissage, les gaines de protection contre les chevreuils… « il faut compter un investissement de 11 000 € pour mettre en route un verger jusqu’à sa première année de production », chiffre Dominique Biche. Bien entretenu, un verger peut donner pendant 45 ans.
Des assemblages réguliers
Accompagné par Dominique Biche et par Mathieu Havard, œnologue conseiller cidricole, Nicolas Martin « essaie d’avoir des assemblages réguliers ». Pour ce faire, il jongle avec ses variétés douces, douces-amères, amères, acidulées ou aigres. « Ici, toutes les variétés sont d’abord sélectionnées pour leur aspect aromatique ». Pour 2026, il faut composer avec un élément différent des autres millésimes, car la densité de départ des jus est supérieure aux moyennes. D’une densité de 1 050, on passe facilement à 1 072, ce qui signifie que la teneur en sucre est beaucoup plus élevée, la teneur en alcool des cidres sera en hausse de 1 °. Verre de dégustation à la main, Nicolas Martin fait remarquer que cette teneur en sucre plus prononcée est flagrante, en contrôlant un jus de Guillevic. « Mais les arômes sont aussi plus présents ». Ananas ou fleur de sureau se dégagent cette année en bouche pour le jus de cette pomme locale. Toutes ces variétés aux saveurs différentes permettent d’avoir « une jolie palette, à l’image d’un peintre », conclut Dominique Biche. Lancée plus tôt, cette saison se terminera également plus précocement, autour de la mi-novembre pour ce site de Plouay.
Fanch Paranthoën
Contrôler au plus juste les fermentations
Opinion – Mathieu Havard – Œnologue conseiller cidricole à la Chambre d’agriculture
Avec le peu de pommes récoltées, très riches en sucre, il faudra être vigilant. Pour les cidres doux, il ne faudra pas dépasser les 3 °, en accord avec la législation. Il sera indispensable de contrôler au plus juste les fermentations. Toutes les variétés, quelles que soient leurs saveurs, ont des teneurs plus élevées en sucre cette année. Nous avons des outils, en cave ou en laboratoire, pour des tests. En cette année pas comme les autres, la conservation des cidres et le pétillant seront maîtrisés.
