Nous aimons raconter l’histoire humaine comme une suite de problèmes réglés pour de bon. La faim, par exemple, serait l’affaire de nos grands-parents. Demander si les Européens auront encore de quoi manger dans dix ans bouscule cette chronologie rassurante. Il ne s’agit pas d’annoncer une famine, mais de poser une question plus profonde : le progrès est-il irréversible ?
L’abondance a ceci de paradoxal : elle rend moins visibles les conditions de son existence. Plus la nourriture est accessible, moins nous mesurons ce que nous devons à la terre, aux savoir-faire, à l’énergie, aux échanges et – trop souvent oubliée – à la paix. La réussite agricole française et européenne qui garnit les rayons finit ainsi par effacer la conscience de sa propre nécessité. Nous pouvons débattre de ce que nous voulons manger parce que l’agriculture a rendu presque superflue la question de savoir si nous mangerons.
La réussite agricole finit par effacer la conscience de sa propre nécessité
Notre sécurité alimentaire repose sur deux assurances : produire suffisamment chez nous, et acheter ailleurs quand la récolte ne suffit pas. La seconde assurance couvre les potentielles défaillances de la première, à condition que le commerce reste possible. Or, à mesure que les tensions se généralisent, cette formalité n’a plus rien d’acquis. Une assurance, on ne la remarque que le jour du sinistre…
Voilà ce que la prospective devrait nous aider à penser et prévoir : l’instant où les règles sur lesquelles reposent nos choix cessent de s’appliquer. Une capacité agricole qui semble trop coûteuse dans un monde ouvert devient vitale dans un monde fragmenté et imprévisible. La valeur d’une agriculture ne se mesure donc pas exclusivement à son coût de production, mais aux options qu’elle nous laisse quand la situation se dégrade. Croire la sécurité acquise parce qu’elle dure depuis longtemps, c’est confondre l’habitude et la garantie.

