
Ils promettaient le grand soir. C’est toujours la nuit. Faute de véritable avancée sur le dossier laitier, les protagonistes de la grève du lait en sont venus au début de la semaine à sortir leur plan C : le blocage filtrant des entreprises laitières. Une façon pour les producteurs de maintenir la pression sans s’épuiser financièrement. Même les plus revendicatifs qui s’étaient donné une quinzaine de jours d’arrêt de collecte ont redémarré les livraisons. Au-delà de ce délai, nombreuses sont les trésoreries qui risquaient de ne pas se relever.
Position inconfortable des responsables professionnels
La « grève du lait » (plan A de l’Apli) forte et massive des producteurs n’ayant pas réussi à s’étendre et à se coordonner au niveau européen, il a fallu attendre les épandages de « mers de lait » (plan B) de vendredi dernier pour que le vent tourne véritablement en faveur des grévistes. Ces actions spectaculaires, empreintes d’un caractère émotionnel très fort, ont fédéré les agriculteurs au-delà des scissions syndicales classiques. Les contestataires ouvrant la vanne médiatique pour porter leurs revendications au détriment des réseaux traditionnels des Chambres d’agriculture et du syndicat agricole majoritaire.
Au-delà du « devoir de résultats », cette situation plonge les FDSEA bretonnes dans l’embarras. Le « lynchage » de Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, lors de l’inauguration du Space, n’est que la face émergée d’une colère parfois mal contenue des agriculteurs à l’égard de leurs responsables professionnels.
Jacques Jaouen, président de la Chambre d’agriculture, est le premier à l’avoir compris, du moins à avoir réagi. Vendredi dernier, il a suspendu son costume-cravate pour enfiler le jeans des manifs. Il est venu échanger avec les manifestants avant un épandage à Pont-de-Buis-lès-Quimerc’h. Avec ce sentiment que l’on assistait à un langage de sourds. Sans occulter des reproches souvent sans concession, mais aussi des appels au secours lancé au patron des agriculteurs bretons : « Où sont nos responsables ? Que faites-vous pour la profession ? » Mais aussi des altercations plus directives : « Tu as du pouvoir. Il suffit que tu dises de bloquer pour que l’ensemble des agriculteurs vienne avec nous. Alors, t’es pour ou contre ? Et puis, causer c’est bon, il faut agir maintenant ».
Deux jours plus tard, c’était au tour des présidents de la FDSEA et de la Chambre d’agriculture des Côtes d’Armor d’aller affronter les manifestants à Guingamp et à Sainte-Tréphine. Avec toujours cette position inconfortable du fait que le syndicat majoritaire n’appelle pas au blocage. Cette incompréhension mutuelle risque de laisser des traces dans les campagnes.
Confusion sur l’issue
Cet affrontement des manifestants avec leurs responsables professionnels, avec les industriels laitiers, les élus des coopératives, restent vains, même si les leaders du mouvement se montrent particulièrement confiants quant à une issue pour la fin de la semaine. Ils annonçaient des décisions fortes sur la régulation, le stockage. Mais laisser croire que le prix du lait va immédiatement remonter, sans doute faut-il être prudent.
En attendant, chacun y va de sa proposition, alimentant ainsi les contradictions. « La Sill est prête à payer 375 euros si toutes les laiteries payent le même prix », cite Jean-Michel Favennec, président de l’OPL 29. Dans le même temps, Entremont Alliance annonce un prix de 244 euros pour les mois d’octobre et de novembre. « Bongrain a annoncé 200 euros », enchérit un producteur.
Bref, la confusion la plus totale règne. Avec cette certitude unanimement partagée que « peu de producteurs tiendront avec un prix frôlant les 200 euros ». Parmi de nombreux autres témoignages, ce désarroi était exprimé, vendredi dernier à Pont-de-Buis, par un jeune producteur très remonté et difficilement calmé par ses pairs. « Le lait est valorisé à 1,06 euro/litre par les laiteries. Moi, je perds 1 500 euros par mois. Ça ne peut pas durer. Nous aussi on a le droit d’espérer de construire une famille, une maison ». De longs applaudissements saluent l’intervention de ce jeune qui verse des larmes de colère. La crise laitière n’est pas simplement économique… Les dégâts humains guettent la profession.
Didier Le Du
(voir aussi en pages départementales)
Photo : Les épandages de lait avec parfois plus de 200 tonnes sur une même parcelle (ici à Sainte Trèphine en Côtes d’Armor) ont largement contribué à médiatiser le mouvement de grève.
Quelle régulation ?
S’il est un mot qui met tout le monde d’accord, c’est bien la régulation. De fait, elle existe avec les quotas laitiers. Mais appliqués de façon discriminante en Europe, elle ne joue pas pleinement son rôle. Les producteurs allemands peuvent produire plus sans pénalité alors que les Français sont taxés au 1er litre de dépassement.
D’aucuns comptent beaucoup sur une régulation qui consisterait à hisser de hauts murs douaniers autour de la citadelle européenne. C’est oublier que l’Union européenne adhère à l’OMC qui se traduit par une ouverture des frontières. C’est oublier aussi que l’agriculture n’est qu’un pan de l’économie européenne et que de nombreux secteurs économiques (produits industriels allemands) doivent leur prospérité à l’exportation. Sans parler que des prix maintenus artificiellement hauts font germer des produits de substitution du lait, de la viande, etc. alliés du consommateur en quête de produits pas chers.
Les organisations professionnelles (OP) peuvent apparaître comme des outils de régulation de l’offre et des prix maîtrisés par les producteurs. La difficulté étant leur mise en œuvre comme l’ont éprouvé les légumiers du Nord-Bretagne en proie permanente avec de fausses OP qui ne jouent pas le jeu de la concentration de l’offre et qui attisent les guerres de bassins.
La meilleure régulation serait sans aucun doute la régulation européenne sous couvert d’arme alimentaire ou d’aménagement du territoire. C’est sans complexe que les Américains protègent leur agriculture. Il faut pour cela une vraie volonté politique.