
Une quinzaine d'hectares de terres agricoles disparaissent chaque jour en Bretagne. Ce constat devrait alarmer les élus politiques locaux. Et pourtant, le sud de la région et les couronnes périurbaines continuent de s'urbaniser, cisaillant un socle vital pour la Bretagne. "Les élus n'en ont pas conscience", affirme Jean Ollivro, professeur à l'Université de Bretagne. "Le nombre d'agriculteurs diminue (5% de la population active). Ils sont de moins en moins nombreux dans les conseils municipaux. Leur pouvoir de pression s'est restreint". L'agriculture n'est pas reconnue comme activité économique à part entière. Les agriculteurs, eux mêmes, en fin de carrière, encouragent le reclassement de leurs terres agricoles en zones urbanisables, pour des raisons financières. La Charte de l'urbanisme, signée par les pouvoirs publics, le Conseil général et la Chambre d'agriculture, pour protéger le foncier agricole, aura du mal à inverser la tendance, étant donné son caractère non contraignant.
Le pouvoir alimentaire
Le savoir faire agricole breton est pourtant réel. "La productivité est bonne. La qualité des produits est une marque d'excellence". Les atouts sont nombreux. "90% des terres sont cultivables sans irrigation (11% dans le monde)". Une aubaine pour la région. La surface agricole diminue dans le monde sous la pression de l'urbanisation et de la montée des eaux, accentuée par le réchauffement climatique. La population mondiale atteindra 9 milliards d'habitants dans une quarantaine d'années (6,4 milliards actuellement). Les rendements à l'hectare n'augmentent plus. La répartition de l'eau potable deviendra un problème mondial. "Le pouvoir alimentaire deviendra plus important que le pouvoir militaire", prédit Jean Ollivro. Des raisons évidentes de préserver un secteur déjà primordial pour l'économie régionale. "30% des actifs ont un emploi directement induit par l'agriculture. 39% du chiffre d'affaires des entreprises bretonnes (en moyenne) est générée par ce secteur d'activité. 34% des exportations bretonnes sont liées aux produits agricoles et agroalimentaires". Ce palmarès pourrait s'étoffer en cette période de crise qui affecte bien plus d'autres secteurs d'activité, tels que l'automobile ou le bâtiment.
Du lien entre le monde rural et le monde urbain
L'augmentation du coût de l'énergie entraîne une augmentation du coût du transport. La région Bretagne est pénalisée du fait de son éloignement des centres de consommation. Elle pourrait l'être encore plus avec une écotaxe sur le transport routier. "Sans véritable choix car les transports ferroviaire et maritime n'ont pas été développés". Jean Ollivro croit aux vertus de la diversification et des circuits courts. "Il y aura une mutualisation des coûts de transport entre agriculteurs pour desservir les zones urbaines". Ces niches, "porteuses d'emploi", créent du lien entre le monde rural et le monde urbain. Elles coexisteront avec une agriculture conventionnelle. "Il ne faut pas opposer ces deux systèmes. Ils sont complémentaires et le seront encore plus avec l'augmentation des coûts de l'énergie".
Une énergie que les agriculteurs produiront à l'avenir, sur leurs exploitations. "L'agriculture a un rôle à jouer dans la production d'électricité. Elle peut conduire à l'autonomie du secteur et aura l'avantage de restaurer l'image des agriculteurs aux yeux des citadins".
Bernard Laurent
Légende : Jean Ollivro, professeur à l'Université de Bretagne et à l'Institut d'études politiques de Rennes est un spécialiste de l'aménagement du territoire et du développement régional. Il est intervenu le 28 février au lycée La Touche devant des élèves et des professionnels.
Des conséquences inattendues de la hausse des prix
L'augmentation des prix des produits alimentaires pénalise les pays les plus pauvres. Dans les pays riches, les conséquences sont parfois étonnantes. Dans notre région, on constate un réinvestissement vers la nourriture. Les gens se remettent à produire des légumes dans leurs jardins et à créer de petits poulaillers. Ce phénomène est également à mettre en relation avec l'augmentation du coût de l'énergie. Les gens les plus pauvres habitent de plus en plus loin, en périphérie des villes. Autour de Rennes, certaines personnes ont cessé de travailler en raison du coût des transports. Ils recommencent à faire du jardinage, à couper du bois. Le phénomène est embryonnaire, mais il augmente.