
Ouf". Trois lettres pour dire que c’est fini et que c’est bien ainsi. Ouf. Ce mot Madeleine avoue se l’être dit quand, pour la dernière fois, elle a éteint sa machine à traire. C'était le 26 novembre dernier. Juste avant que n'embarquent les dernières bêtes vendues aux enchères.
Un choix assumé
La vente aux enchères. C’est la formule qu’ont choisie Madeleine et Théophile Le Guilloux, éleveurs à Scrignac, pour mettre un terme à leur carrière d’agriculteurs. Une vente organisée un samedi après-midi, au pied de la stabulation. Les 160 bovins de l’exploitation qui n’étaient pas destinés à l’abattoir y ont trouvé preneur. Quatre jours plus tard, plus aucun meuglement. Le silence absolu des stabulations désertées. Les Border Collie ne semblent pas comprendre. Les étourneaux sont partis le ventre vide. Les éleveurs respirent la sérénité du choix assumé.
Un choix qui jaillit en 2007 quand les chantiers d’ensilage réveillent la quiétude des campagnes. Ce jour-là, Théo a dit « je suis prêt ». Pour la première fois, son épouse sent que ce n'est pas une parole en l'air. La lassitude l’emporte. Le besoin de faire autre chose le porte. La décision est sans retour d’autant que les trois garçons ont tous décliné l’offre de reprise. « Au fond de moi, j'étais contente qu'ils ne restent pas », admet Mado. Avant de pousser plus loin : « C'est un métier ingrat. Travailler dans le froid, subir les contrôles de l’administration, être mis au pilori de la société. Tout cela cumulé devient insupportable ».
Monsieur modère. Lui qui a toujours rêvé d’être agriculteur n’a aucun regret. Au contraire. « C’est un métier enrichissant. Travailler le dimanche ne me gêne pas. Ce que je trouvais pénible au quotidien, c’était de lever la bâche sur le silo, dans l’humidité et le vent, à cause de ces maudits étourneaux que vous n’avez pas le droit de toucher », dit-il, avant de reconnaître une simple envie d’autre chose. Une envie de réaliser un rêve.
Réaliser deux rêves dans une vie
Pas de limite quand s’éveille le rêve. Fut-il à 55 ans, quand d’autres préparent activement leur sortie, l’agriculteur de Scrignac prépare avec enthousiasme son entrée dans un autre univers. Il y a une vie après les vaches... « J’ai toujours rêvé de conduire des cars, de voyager». Aujourd’hui, Théo tient le volant. "J'ai la chance de réaliser deux rêves professionnels dans ma vie : agriculteur et chauffeur de car", dit-il.
« Une nouvelle vie commence pour moi. J'aurais aimé partir tout de suite après la vente », confie celui qui, en décembre, est parti dans les Alpes conduire les navettes des stations de ski. Quatre mois dans les montagnes, loin de Scrignac. « Durant mon jour de congé, je skierai. Quand je reviendrai, j’aurai tourné la page. », se réjouit-il d'avance. Avec ce projet d’embrayer sur le terrain des excursions pour mener les gens en voyage et découvrir, lui aussi, d’autres horizons.
Quant à Mado, qui dans sa jeunesse a été secrétaire comptable, elle a entrepris une formation de secrétaire médicale. À plus de 50 ans, elle a repris les bancs de l'école, obtenu son diplôme et décroché un contrat. « Le parcours n'a pas été évident. Entre autres en informatique où je n'avais aucune notion ». Cette orientation a bien failli être une voie sans issue. Cinquante ans fait craindre quand on recrute... La persévérance et l’obstination de l’agricultrice habituée à se battre en ont décidé autrement. Aujourd’hui, elle travaille à l'hôpital de Morlaix.
Didier Le Du
Photo : Madeleine et Théophile Le Guilloux sont désormais passés au rang « d’anciens agriculteurs » prêts à entamer une nouvelle carrière.
Un parcours, une vie
Madeleine et Théophile Le Guilloux ne sont pas de ces agriculteurs qui quittent la profession en l'accablant de tous les maux. Loin de là. "Même si 32 ans à la ferme n’ont pas été de tout repos. Comme chez bien d'autres", reconnaissent-ils, en indiquant qu'ils ont commencé avec 12 ha et 12 Anglaises ; qu'ils ont bien failli mettre genou à terre avec ces quotas laitiers qui les ont accompagnés toute leur vie d'éleveurs."Installés en 1977, nous avons eu 5 ans pour construire notre référence. En 1984, nous avons produit 100 000 l de plus que notre quota. En trois ans, nous avons essuyé 350 000 F de pénalités. On nous avait prédit 10 ans pour nous relever. Nous en avons mis 20". Et pour une raison que beaucoup connaissent. Avec 200 000 litres pour un couple, ces agriculteurs de Scrignac passent à chaque fois à côté des rallonges. À force de persévérance, ils y arrivent. Payent toutes les factures, reprennent des terres, investissent pour moderniser l'outil, mettent leur atelier aux normes. Une inscription gravée dans le béton témoigne de récents travaux : la dernière stabulation a été construite en 2000.Comme souvent en agriculture, les trois fils prêtent main-forte. Chacun son tracteur, ils labourent, sèment, récoltent avec leur père. Avec ses 450 000 litres de quota, ses bâtiments fonctionnels, la ferme du Faut est de ces exploitations laitières qui tiennent la route comme on dit. C’était bien. "Quand vous êtes agriculteurs, vous menez votre projet. Il n'y a pas de routine", racontent ces agriculteurs avant de reconnaître que la nécessité d'engager une nouvelle tranche de travaux a pesé dans la balance. "Si nous étions restés 10-12 ans, il aurait fallu refaire la salle de traite, les logettes, etc. Nous avions pour 400 000 euros d'investissements. Sans compter que les fils ont aussi leur vie, ils ne seraient pas restés nous aider pendant tout ce temps". Autant de raisons qui ont conduit le couple Le Guilloux à anticiper leur départ. "Quelqu'un m'avait dit qu'il fallait vendre quand la ferme est au top. Cette phrase est restée dans un coin de ma mémoire. Nous l'avons mise à exécution". Aujourd’hui la page agricole est définitivement tournée. Sans nostalgie, sans regret.