
Les responsables de Créavia (Urcéo et Génoé) parlent de « rupture ». Et c’en est une. Comme le fut l’avènement de l’insémination artificielle dans les campagnes bretonnes dans les années 60, le recours à la sélection génomique est une petite révolution dans le monde de la génétique bovine.
Si cette nouvelle technologie de sélection ne change pas le travail quotidien de l’inséminateur, elle remet à plat toute l’organisation de la sélection sur descendance des taureaux. Demain, les taurelleries de Créavia se transformeront partiellement en vacheries. Coup vache pour ces messieurs…
Moins de taureaux placés en CIA
Le coup de la sélection génomique est parti plus vite que prévu. Dès lors que les Hollandais ont proposé des taureaux évalués sur leur ADN, que les USA ont emboîté le pas, la France n’avait plus le choix.
Ce changement fondamental dans la sélection des taureaux d’insémination concerne en premier lieu les 10 % éleveurs-sélectionneurs qui fournissent les taureaux aux CIA. Pour la bonne raison que ces propriétaires de mères à taureaux ne pourront plus placer autant de mâles en centre d’insémination.
En effet, alors que la sélection sur descendance nécessitait de tester beaucoup de taureaux pour en trouver un bon, la sélection génomique se dispense de tout testage des filles. Une biopsie à la naissance, une analyse génétique et le tour est joué. Avec une précision de sélection aussi élevée qu’avec la méthode du testage (CD de 0,7 à partir de 2010).
La génomique s’applique aussi aux candidates mères à taureaux. Un génotypage massif des femelles permettra de détecter des élites qui ne se trouvent pas forcément chez les actuels fournisseurs de génétique. C’est autant de plus pour la diversité génétique.
En contrepartie d’une meilleure connaissance du patrimoine génétique des femelles, les CIA auront besoin de moins de mères à taureaux. En revanche, celles qui seront retenues seront davantage exploitées génétiquement. Ces nouvelles générations de mères à taureaux seront amenées à produire 25 à 50 embryons contre 5 à 10 actuellement. Tout simplement pour multiplier les combinaisons génétiques et donc augmenter les chances de tomber sur le meilleur produit mâle, futur taureau d’élite.
Inquiétude chez les sélectionneurs
Cette totale réorganisation du fonctionnement des CIA inquiète fortement une frange d’éleveurs-sélectionneurs qui craignent de voir leur échapper une activité source de complément de revenu.
Moins de mères à taureaux par élevage, c’est théoriquement moins d’opportunités de placer des taureaux en CIA. Sans compter que la sélection sur le génome s’avance comme une épreuve de vérité qui, à l’extrême, ignore les pedigrees, la renommée des élevages sur les places de concours, les incidences de l’effet de milieu, etc.
Autre sujet d’inquiétude, le sélectionneur craint de perdre en pouvoir de décision. « Qui décidera de l’accouplement dirigé sur les mères à taureaux sélectionnées », s’inquiète un éleveur. Dans ce monde de passion, les sélectionneurs chevronnés veulent rester maître des choix de taureaux.
Bref, l’enjeu de la génomique est aussi financier. Pour Créavia qui évalue à 2 millions d’euros son investissement génétique annuel. Pour les sélectionneurs qui veulent continuer à avoir une partie du gâteau. Pour l’heure tout reste à concrétiser. Les contrats-types entre Créavia et les éleveurs ne sont pas encore formalisés. Pour autant, l’Union de coopératives d’insémination rappelle son attachement à son grand principe de base : « la mutualisation des moyens ». Autrement dit, l’argent investi par la coopérative l’est pour les 25 000 adhérents.
Didier Le Du
Photo : 500 éleveurs-sélectionneurs de l’union Créavia ont découvert les nouveaux contours de la génétique bovine. La teneur des futurs contrats avec les CIA était au cœur des préoccupations.
Des centres de donneuses
Moins de mères à taureaux (MAT) ; plus de collecte d’embryons par vache. Telle sera la nouvelle équation pour sortir les meilleurs taureaux. Sur les 2 500 femelles qui seront génotypées, 400 seront retenues comme mères à taureaux. À raison d’une production de 25 embryons par femelle, cela représente tout de même 10 000 embryons à placer, soit 2 500 femelles à naître (60 % de taux de gestation) susceptibles de devenir à leur tour, pour partie, mères à taureaux. Pour optimiser la collecte d’embryons, Créavia réfléchit à mettre une partie de ces donneuses en centre de collecte à la place des actuels taureaux en testage. Cette mise en œuvre d’une collecte à grande échelle suppose aussi de trouver suffisamment de vaches receveuses chez les adhérents. À ce niveau aussi, un nouveau métier s’ouvre pour les éleveurs.