
Être en avance sur le passé. Telle devrait être la devise des économistes qui ne prédisent pas l’avenir, mais élaborent des projections à partir de bases de données du passé. Et chacun sait que ce modèle de calcul a ses limites. En illustre la hausse vertigineuse du prix des matières premières agricoles que la plupart des économistes n’ont pas vu venir. Ces derniers mois, ils ne sont pas beaucoup plus nombreux à avoir anticiper le mouvement inverse.
Et si l’agriculteur devait river ses yeux sur autre chose que les prix devenus indomptables avec la globalisation de l’économie. C’est ce que pense en partie Vincent Chatellier, économiste à l’Inra de Nantes, qui estime que « trop d’énergie est consacrée à la défense du prix du lait ».
Un marché international convoité
Pour cet économiste qui intervenait lors d’une journée « vache laitière » organisée par le GTV 29, l’avenir de l’agriculture dépend avant tout « de la capacité d’exporter des industries agroalimentaires. Faut-il rappeler que l’agriculture, c’est + 4 % d’échanges avec l’international chaque année ». Et en matière de produits laitiers, il y aurait des places à prendre. Pour la bonne raison que la production mondiale augmente moins vite que la demande. Ce qui fait dire à V. Chatellier que, « les dix prochaines années, le prix international des produits laitiers sera supérieur à ce qu’il a été les dix dernières années ». Mais il ne faut pas se tromper : le prix du marché international n’est pas le prix du lait au pied du tank.
Reste que les Bretons ne seront pas les seuls à convoiter ces marchés porteurs. « 60 % de l’augmentation de production se localise là où se situe la demande : Asie du Sud et Extrême-Orient. Les USA augmentent leur volume de l’équivalent de la production finistérienne tous les ans. En parallèle, le Finistère produit 15 % de moins qu’en 1984, date de mise en place des quotas », cartographie V. Chatellier.
Améliorer la productivité du travail
Bref, la Bretagne a beau avoir des atouts climatiques, des prix d’acquisition plus faibles des moyens de production (prix du foncier, des quotas…), - qui sont souvent contrebalancés par des charges de mécanisation trop élevées -, elle n’en a pas moins des concurrents redoutables.
Pour l’économiste, une des clés de la Bretagne laitière se trouve donc dans l’amélioration de la productivité, et entre autres celle du travail. « La quantité de lait produite par UTA est trop faible. De 150 000 l, il faudrait atteindre l’objectif de 210-220 000 l/UTA en 2013. Ce qui est encore modeste au regard des 300 000 l/UTA des Pays-Bas, de l’Allemagne. En France, on ne compte que 3 000 exploitations qui produisent plus de 600 000 l de lait ». Un discours qui vaut camouflet pour la politique d’installation menée depuis la mise en place des quotas qui a pénalisé les exploitations qui n’ont pas pu se conforter, faute de volumes disponibles.
Faute d’avoir réussi la restructuration de la production laitière, la profession agricole sera-t-elle remplacée dans sa mission par l’industrie ? S’il ne croit pas à l’intégration dans le secteur du lait – « La rentabilité n’est pas assez bonne » -, l’économiste de l’Inra se veut en effet plus interrogatif sur « le pouvoir des entreprises laitières en matière de restructuration des exploitations laitières ». De manière déguisée (prix du lait différencié en fonction des volumes, des saisons…) ou plus frontale : « Par exemple, une laiterie dirait à un éleveur : je ramasse ton lait jusqu’à la retraite, mais pas celui de ton fils s’il s’installe après toi ».
Didier Le Du