
À regarder trop loin, on oublie parfois de regarder à ses pieds. Alors que la profession laitière redoublait de conseils pour se préparer à la suppression des quotas en 2015, la filière a été propulsée dans le marché à une vitesse qu'elle n'imaginait pas. Avec cette euphorie, attisée par des responsables professionnels qui répétaient à l'envi que la Bretagne allait remplir sans fin les assiettes du monde.
Les abruptes lois du marché
Il est vrai que le premier vent porteur des marchés s'est traduit au pied du tank par la possibilité de produire 15 % de lait en plus. Une ouverture qui a eu le mérite de redonner le moral et des perspectives à des producteurs trop longtemps soumis au revenu minimum d'une économie planifiée. Trois mois plus tard, les producteurs de lait découvrent les abruptes lois du marché que les producteurs de porc ou de légumes connaissent depuis des décennies. Un marché avec une courbe des cours en forme de montagnes russes où 1 % de marchandise en moins vaut parfois 10 % de prix en plus. L’inverse se vérifiant aussi largement, comme aujourd’hui...Faut-il dire, comme la Confédération Paysanne, que les premiers responsables de la situation actuelle sont les producteurs qui ont tout mis en œuvre pour produire les allocations supplémentaires de quotas ? Sans doute ce coup d'accélérateur a-t-il contribué. Avec cette nuance que les marchés ne se résument pas seulement à l'offre, qui plus est de producteurs bretons dont le lait est dilué dans un marché, sinon mondial mais au moins européen. La demande internationale qui avait dopé les prix lors de la dernière campagne semble moins dynamique. La récession aux portes des marchés solvables durcit la concurrence. Les distributeurs qui n'ont pas de grille commune en devanture appliquent une pression identique dans les arrière-boutiques. L'évolution du cours des matières premières confirme cet état des lieux.Ce qui fait que les recommandations interprofessionnelles du prix du lait qui garantissaient un prix unique pour tous les producteurs agissaient en rempart protecteur. Elles sont aujourd'hui regardées dans l'unanimité syndicale avec nostalgie.
La torpille de la DGCCRF
Mais ne nous leurrons pas. Cette fixation du prix du lait – il ne faut pas employer ce terme, mais c'est bien de cela qu'il s'agit - n'a jamais été un prix déterminé dans la joie et l'allégresse de la grande entente cordiale des différents maillons de la filière. La grille de prix ne doit sa pérennité qu'à la puissante FNSEA qui a toujours tenu tête à des entreprises désireuses de s'éloigner de ce prix identique, fixé dans le temps, à l'image de la sagesse du paysan prévoyant. Voilà qu'aujourd'hui la DGCCRF vient de torpiller ce que le syndicalisme a pendant longtemps réussi à tenir à bout de bras. Sous le prétexte que toute entente est illicite. Et dans la politique du gouvernement c’est aussi un frein à la baisse du pouvoir d’achat. Cette décision constitue alors une brèche inespérée pour certaines entreprises laitières qui n'ont même pas eu besoin de faire le sale travail. C'est finalement le groupe Entremont Alliance 1er groupe fromager producteur d’Emmental en Europe (1,64 milliard de CA en 2007), qui a tiré le premier en décidant de payer 19 €/1 000 L de moins que ses concurrents. La décision de ce groupe qui réalise 40 % de sa production en poudres et fromages industriels, marque un tournant décisif dans la filière laitière. Les syndicalistes, toutes tendances confondues, ne s'y trompent pas. S'il faut faire barrage, c'est aujourd'hui avant que la fissure ne se transforme en torrent.
Plus d’accord, reste la contractualisation ...
Aujourd'hui, la production se trouve un peu toute nue. Plus d'accord interprofessionnel. Pas de marché au cadran susceptible de fixer un prix de base unique. Rien, sinon un rapport de force… La contractualisation – mot qui fait peur en Bretagne – s'annonce plus que jamais comme une porte de sortie pour la filière laitière. "Il faut y réfléchir", répétaient il y a quelques mois les responsables coopératifs des laiteries, parfois regardés avec des yeux exorbités. Et c'était sans doute quand les prix étaient élevés que les paysans auraient dû avancer sur ce dossier. Mais pourquoi contractualiser quand tout va bien…
Aujourd'hui, l'enjeu est sans doute de discuter contrat unique pour l'ensemble des producteurs de France. La partie s'annonce d'autant plus difficile que les événements actuels ont éloigné les entreprises privées d'un carcan qui ne leur convenait pas. Comme l'ont à juste titre exprimé les manifestants, la priorité d'un groupe privé est de faire fructifier un capital et d'engranger des bénéfices Qu'est-ce qui aujourd'hui oblige un groupe privé à ramasser un lait qu'il n'arriverait pas à rentabiliser ? Qu'est-ce qui l'empêche de différencier le prix en fonction des volumes ? Le statut coopératif exclut à priori ces dérives. Et si elles restent, pour l'instant, silencieuses, elles n'observent pas moins les événements actuels avec attention.
Didier Le Du
Photo : Sur notre photo, la plateforme Entremont Alliance de Brécé (35), bloquée par des producteurs de Mayenne et d'Ille-et-Vilaine. Le blocage total de la laiterie de Montauban-de-Bretagne a été provisoirement levé mercredi suite à la décision de l'entreprise de ne plus collecter le lait chez les producteurs.
La compagnie nationale à portefeuille
(CNP) d’Albert Frère
Le principal actionnaire d’Entremont Alliance est la CNP ( 63,5%) une société d'investissements et une holding belge cotée sur Euronext, gérée par 25 personnes depuis la Belgique. Elle appartient au financier belge Albert Frère. Quand Albert Frère prend des participations dans une société, c'est pour être majoritaire, dit-on.Elle possède des participations directes dans des entreprises comme Quick, Groupe Flot (restaurants Hippopotames), des vignobles, mais aussi Total (1%), M6 (5%) et indirects chez Lafarge, GDF Suez, Suez environnement, Pernod Ricard. Son objectif à long terme : « une croissance équilibrée de la valeur du patrimoine que ses actionnaires lui ont confié et du dividende distribué à ceux-ci, et ce avec un profil de risque limité ». "Contrairement aux hommes d'argent qui multiplient les tentations entre la politique, la presse, le football, Albert Frère n'en a aucune. Il n'a que le vin, mais c'est une danseuse qui lui rapporte aussi de l'argent," écrit José Alain Frelon, biographe de l'homme d'affaires.
P.P.