
La panse est une grosse chaudière faite pour fonctionner avec du "gros bois" (fibres végétales). Pour que le rendement soit meilleur, on y ajoute des brindilles (concentrés). Des brindilles qui flambent et dont l'excès provoque une surchauffe : c'est l'acidose. Telle est la métaphore livrée par Cédric Debattice, vétérinaire au cabinet de Saint-Renan, lors d'une réunion "vaches laitières" organisée par la Maison de l'élevage.
Entre ration trop pauvre et ration trop riche, tout est en fait question d'équilibre. Et en comprenant mieux le fonctionnement de la panse, l'éleveur peut éviter des erreurs qui, au pire, se traduisent par la mort de l'animal, au mieux, par des problèmes métaboliques (retournement de caillette, boiterie, métrite…).
La responsabilité des concentrés
L'acidose signifie baisse du pH dans la panse. Responsable de cette baisse de pH : les concentrés. Lors de sa dégradation, l'énergie des concentrés produit en effet de l'acide propionique sous forme d'acides gras volatils (AGV) qui, libérés en quantité, font mécaniquement baisser le pH. Comme le temps de mastication d'une ration riche en concentrés et pauvre en fibres est court, la quantité de salive sécrétée est réduite. Or la salive joue un rôle tampon majeur, c'est-à-dire qu'elle permet de limiter l'acidification du contenu de la panse.
Dans ce milieu acide, la flore cellulolytique (bactéries qui dégradent la cellulose) est mise à mal. Plus assez nombreuses pour dégrader la cellulose, les bactéries vont mettre beaucoup de temps à dégrader les fourrages grossiers. Ces derniers vont donc séjourner beaucoup plus longtemps dans le rumen. Autrement dit, la ration est digérée plus lentement, de façon incomplète. La production laitière en pâtit.
Au-delà de leur pouvoir acidifiant, les AGV, libérés en nombre par la dégradation des concentrés, s'accumulent et dilatent la panse. Une partie s'évacue vers le réseau et la caillette en provoquant un ballonnement. D'où ces fameux déplacements de caillette à gauche qui trouvent leur origine dans une accumulation d'AGV. "Avec de nombreux cas cet hiver", constate le praticien. Des cas qui s'expliquent parce que les éleveurs, incités à produire du lait, poussent leurs vaches avec des concentrés. Autre raison : dans certains secteurs, la moindre qualité des fourrages incite à rééquilibrer les rations avec plus de concentrés. On en revient là aux fondamentaux : la vache est d'abord un herbivore ruminant avant d'être un granivore…
Organisme fragilisé
Autre conséquence de l'acidose ruminale : l'hyperparakératose du rumen. "La paroi du rumen des ruminants n'est pas protégée par une muqueuse comme celle des humains. L'acidité attaque donc directement la paroi qui se défend en s'épaississant". Conséquence de cet épaississement : une moins bonne absorption des éléments de la ration.
La paroi attaquée par l'acidité se fragilise également et devient plus perméable aux toxines, aux bactéries, etc., qui passent dans le sang et provoquent des abcès un peu partout dans le corps de l'animal (foie, poumons, reins, poumons, etc.). "Le cas le plus classique, c'est la vache qui va bien et qui est retrouvée subitement morte avec du sang au niveau du mufle. Il s'agit en fait d'un abcès au niveau du poumon qui en grossissant crée une rupture de vaisseau et provoque une hémorragie".
Les signes d'alerte
•Coups de mâchoire réduits :
Vérifier le nombre de coups de mâchoire par bol de rumination – "Plus précis qu'une prise de sang", estime C. Debattice – .Méthode : Deux fois par semaine, prendre 3 vaches couchées et compter : idéalement 60-65-70 coups/bol ; moins de 60 : peut être un signe d'acidose.
•TB inférieur à 36 :
S'il n'y a pas assez de fourrage (ou flore insuffisante), la production d'acide acétique chute et par cascade les corps gras, d'où baisse du TB.
Attention toutefois aux vaches en début de lactation qui mobilisent leurs réserves graisseuses et maintiennent leur TB.
•Rapport TP/TB > 0,9 :
Cela signifie que le TP augmente au détriment du TB (le TP est favorisé avec l'acide propionique issu de la dégradation de l'amidon des concentrés). Quand le rapport TP/TB augmente cela signifie qu'il y a proportionnellement trop de concentrés (qui favorisent le TP) par rapport aux fourrages (qui favorisent le TB).
Ce rapport TP/TB est encore plus précis quand on intègre le taux d'urée dans le lait.
Glycémie :
Tenir compte du moment de la mesure. L'idéal est de prélever 2-3 h après le repas sur 5 à 10 VL.
Comment repérer l'acidose ?
•Au niveau de l'animal :
Boiterie (fourbure) : Les toxines fragilisent les barrières du pied qui deviennent friables.
À ce stade, des traumatismes simples créent des infections (abcès). Les problèmes étant accentués par le séjour en stabulation où les pieds sont agressés en permanence par le béton et l'humidité. Symptômes digestifs : diarrhée. Éventuellement foyers infectieux : métrites, poil piqué.
•Au niveau du troupeau :
Diminution de l'appétit et de l'ingestion : Les vaches mangent moins car le rumen fonctionne moins bien (chute de la MS ingérée avec éventuellement forte variabilité journalière). Bouses trop liquides, avec éventuellement des grains entiers pas digérés.
Chute du TB.
Comment rectifier le tir ?
1- Des fibres et encore des fibres… :
La base, c'est de respecter la flore cellulolytique. "Pour cela, il faut des fibres et des fibres". Il peut être utile de vérifier la structure physique des fourrages avec un tamis.Les normes standards préconisent plus de 17 % de cellulose brute dans les rations. Reste qu'au-delà de 22 % le temps de présence dans le rumen est allongé d'où des effets négatifs sur la production. "Lors d'intégration de paille, éviter des brins trop longs qui augmentent considérablement le temps de mastication".
2- Transition alimentaire :
L'augmentation des concentrés doit être progressive (500 g/2 jours). À défaut, on s'expose à des retournements de caillette notamment chez les amouillantes. La distribution de concentrés aux cornadis doit être fractionnée lorsque les quantités sont importantes (idéalement 4 distributions/jour). Ce fractionnement contribue à maintenir la stabilité de la microflore de la panse.
3- Logement :
Pour qu'une vache rumine et mange bien, le confort et l'hygiène du bâtiment sont primordiaux.
4- Substances tampon :
Même s'il ne faut pas miser que sur elles, comme leur nom l'indique, elles contribuent à l'équilibre acide/base :
• 200-250 g/j de bicarbonate sont conseillés (même si la littérature vétérinaire va jusqu'à 300 g. Attention toutefois aux risques de toxicité pour la flore).
• L'oxyde de magnésium (50 g/vl/j) marche très bien.
5- Les petits plus :
• Apport de cobalt pour aider la microflore.
• Levures.
• Propionate.
Didier Le Du
Photo : Le fractionnement des concentrés contribue à maintenir la stabilité de la microflore de la panse.