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Pour ceux qui
s'intéressent à l'organisation économique des producteurs de porcs en
Bretagne, l'analyse du fonctionnement et de la typologie des groupements
de producteurs, publiée par la revue Purpan (n°185), s'avère très
enrichissante. Nous reprenons ici quelques extraits
Deux histoires porcines se côtoient en Bretagne. Alors que dans le bassin
de Rennes ou dans le Morbihan, l'évolution des structures de production a
seulement permis de stabiliser les effectifs porcins, le Haut-Léon dans le
Finistère et le Penthièvre dans les Côtes d'Armor ont connu, entre 1965 et
1985, une croissance vertigineuse de leur production. Aujourd'hui encore,
la concentration des grandes unités dans le quadrilatère du Nord-Finistère
(Lesneven, Landerneau, Morlaix, St-Pol) est sans équivalent en Bretagne.
Libéralisme "affiché"
Dès les années 60, les producteurs nord-finistériens ont eu tendance à
édifier des bâtiments plus vastes que dans le reste de la Bretagne, guidés
par une idéologie d'inspiration libérale, qui caractérise encore fortement
l'élevage porcin dans le Léon et ses alentours : "Idéologie qui prône
l'indépendance des agriculteurs au sein de groupements à structure légère
qui permettent l'échange d'informations et l'achat en commun à des
conditions avantageuses", comme le résumait Diry en 1985.
Ces agriculteurs, "ayant la mentalité d'industriels et refusant les
entraves de l'assistance", reprochent à la coopération agricole classique
son inefficacité, sa bureaucratie, ses erreurs de gestion et les
divergences d'intérêts qui existent entre les membres. Ainsi, pour
s'assurer de la similitude des préoccupations au sein du groupement, tout
candidat à l'admission de la coopérative LT doit être parrainé par deux
adhérents.
En 1980, ce groupement "libéral", symbole même de la philosophie léonarde,
se plaçait au 32e rang parmi les 36 groupements bretons quant au nombre de
membres mais au 7e rang pour le cheptel truies et au 4e (5e aujourd'hui)
pour les quantités de porcs commercialisés. Déjà à l'époque, les
dirigeants souhaitaient la multiplication d'ateliers de "taille moyen-ne"
: "Entendez par là 300 à 500 truies", commente l'auteur de la publication.
En outre, pour limiter les coûts intermédiaires, ces éleveurs se sont vite
spécialisés dans le naissage-engraissement et la fabrication d'aliment à
la ferme. Beaucoup de ces "agriculteurs indépendants" occupent aussi des
positions clés dans les organismes agricoles. Ils participent également à
la politique d'aménagement régional et, jusqu'au début des années 80, ils
étaient écoutés dans les cercles parisiens proches des milieux
gouvernementaux. Alexis Gourvennec est le représentant emblématique de ces
"entrepreneurs".
Libéralisme "social"
L'est des Côtes d'Armor (autour de Lamballe, Matignon, Jugon et quelques
cantons bordiers de l'Ille-et-Vilaine) est la région bretonne la plus
récemment orientée vers le hors-sol puisque les ateliers s'y sont
développés surtout après 1965. C'est sous l'impulsion des deux plus gros
groupements porcins, Cooperl et Coopagri Bretagne, que la production a
connu un essor spectaculaire, notamment dans la zone de Lamballe qui est
devenue la première région porcine française.
Tout a commencé avec le mouvement de la Jac et des Ceta qui ont remporté
un franc succès dans ces milieux. Très actifs pour l'animation des
campagnes, ces mouvements ont développé une idéologie techniciste et
moderniste, considérant l'intensification comme le seul moyen d'améliorer
le revenu et la dignité des agriculteurs. Mais la philosophie des éleveurs
du Penthièvre se distingue de celle des Léonards par plusieurs aspects :
ils développent des élevages de taille modeste, et les éleveurs sont plus
encadrés et soutenus par leur groupement qui construit tout un système de
règles de sécurisation face aux aléas des marchés d'amont et d'aval.
Un point commun : la volonté d'agir
Dans la révolution porcine, le comportement des paysans bretons n'a donc
pas été homogène. De la réticence jusqu'à l'acceptation d'une
quasi-intégration en passant par un libéralisme plus ou moins tempéré,
leur attitude a été - et continue - d'être très variable. Pour ajouter à
la complexité, si dans chaque ensemble une tendance se dessine, de
nombreux cas font exception à la règle générale. Un point rapproche
toutefois ces ensembles : à l'origine, un homme ou un groupe d'hommes
dotés de fortes personnalités ont entraîné dans leur sillage la masse des
éleveurs. Leur action explique parfois à elle seule les extraordinaires
densités de quelques communes. Cependant, en dépit de leur charisme, ces
pionniers ne pouvaient mettre en mouvement une région entière.
Toujours est-il, que ce soit par une voie ou par l'autre, une très grande
majorité de producteurs sont regroupés et solidaires dans leurs
groupements. Chiffre tout à fait impressionnant : la production organisée
représente 99,5% des porcs charcutiers commercialisés pour environ 95% des
élevages adhérents à un groupement. Les 5% d'élevages non-adhérents ont
généralement des tailles modestes et commercialisent le plus souvent leur
production par l'intermédiaire de négociants.
Organisation presque totale
Phénomène propre à la région encore : 99% des éleveurs bretons adhèrent
aux groupements implantés en Bretagne. On est Breton ou on n'est pas! En
revanche environ 10% des adhérents aux groupements de producteurs bretons
n'ont pas leur élevage en Bretagne. Ce phénomène a une réelle ampleur en
Ille-et-Vilaine ou plus du tiers des adhérents aux groupements sont situés
hors région. Il concerne également les Côtes d'Armor où le chiffre tend
vers les 30%. En revanche, dans le Finistère et le Morbihan, le phénomène
est moins marqué pour ne pas dire quasi-absent. Cette tendance à aller
chercher des adhérents ailleurs devrait s'accélérer en raison des
contraintes environnementales qui limitent tout développement de la
production dans certaines zones à forte densité. Cette situation n'est
d'ailleurs pas sans conséquences sur la politique concurrentielle des
groupements de producteurs qui s'arrachent les producteurs pour conserver
ou développer leurs volumes de production.
La grande mutation
Au début des années 60, la production porcine française n'est pas prête à
affronter la concurrence communautaire et les importations progressent. En
1970, les pouvoirs publics lancent le Plan de rationalisation avec pour
objectif de moderniser l'appareil de production.
Au début des années 60, la production porcine française présente un retard
structurel et technique. "La production est surtout réalisée par de
nombreux petits élevages, avec une importante autarcie", rappelle Michel
Rieu, du pôle économie de l'ITP (1).
Un plan pour pallier au manque de production
A cette époque, naissage et engraissement sont largement séparés, y
compris géographiquement. Mais, si les naisseurs sont presque tous de
petite taille, à côté des nombreux petits engraisseurs existent des
structures industrielles d'engraissement. Certaines sont très
particulières, comme les porcheries "lactosérum" des fromageries, les
porcheries "eaux grasses" à proximité des grandes agglomérations, les
porcheries "fond de bateaux" près des ports qui importent des produits
agricoles et alimentaires. "Sous l'effet de ces diverses contradictions,
la crise de la production porcine française atteint son paroxysme à la fin
des années 60", indique M. Rieu.
Les pouvoirs publics lancent alors, en 1970, le plan de rationalisation de
la production porcine. Ce plan se concrétise par l'attribution de
subventions et de prêts bonifiés pour la construction et l'aménagement de
porcheries. Ce plan vise aussi l'amélioration génétique avec le dispositif
de la "Loi sur l'élevage" qui est complété et adapté au porc. Enfin, un
volet important concerne la formation des éleveurs et des techniciens.
L'essor des groupements
Au cœur du plan, un rôle important a été confié à un opérateur nouveau :
le groupement de producteurs. Ceci pour se démarquer du modèle de
développement de l'aviculture de chair dont le système d'intégration
faisait déjà l'objet de nombreuses critiques. "Cette option met en avant
un modèle d'éleveur de porc, agriculteur, responsable, techniquement
compétent, maître de ses choix, mais qui, contrairement à l'aviculteur,
assume la totalité du risque de marché". De six groupements en 1964, le
nombre s'accroîtra jusqu'au maximum de 215 en 1974, pour se réduire
ensuite à partir de la fin des années 80.
Ces dispositions nationales rencontrent très vite l'intérêt des
agriculteurs bretons. Au milieu des années 60, la Bretagne détient déjà le
quart du cheptel porcin français. "L'intensification de l'élevage est un
moyen de développer et moderniser l'agriculture. Après le temps de la
volaille vient celui du porc", fait remarquer l'ingénieur de l'ITP. Et de
compléter : "Se mobilisant aussi collectivement, les éleveurs bretons
créent le premier marché au cadran du porc en 1972 et Uniporc Bretagne en
1973, pour mieux défendre leurs intérêts dans un cadre libéral".
Concurrence et croissance ralentie
Du milieu des années 70 au milieu des années 80, malgré les efforts
déployés, la croissance d'ensemble de la production porcine française est
limitée. En 1984, le déficit atteint 20% de la consommation comme en 1969.
"Mais les disparités régionales sont énormes", poursuit l'économiste de
l'Institut du porc. "De 1970 à 1980, la production bretonne a doublé.
Ensemble toutes les autres régions ont reculé de 20%. Seules Pays de la
Loire, Midi-Pyrénées, Aquitaine et Rhône-Alpes ont un peu progressé ou se
sont maintenues".
De 1980 à 1985, même la Bretagne stagne. La concurrence étrangère est trop
forte. Avec les jambons danois, c'est l'époque où se développe le marché
des pièces. Cette évolution marque une étape supplémentaire de l'exigence
de la filière. "La pénétration du marché français par les exportateurs a
été facilitée par les MCM", rappelle Michel Rieu. Supprimés en 1993, ces
montants compensatoires ont pesé sur la compétitivité de la France
jusqu'au milieu des années 80.
A partir de 1986, toutes les vagues de restructuration et de modernisation
portent leurs fruits. En 10 ans, jusqu'en 1996, la croissance de la
production porcine française sera explosive, près de 50%, contre une
quasi-stagnation dans la décennie précédente. En parallèle de la
production, c'est l'ensemble de la filière qui a été restructurée et
modernisée. Ce fut le cas du secteur de la charcuterie-salaison qui a
connu une mutation profonde. Ce fut le cas aussi des abattoirs de l'Ouest
dont l'efficacité industrielle a rattrapé ou dépassé celle de la plupart
des concurrents européens.
Esprit de filière
La génétique, l'alimentation, les services offerts aux éleveurs, puis
l'aval (abattage, découpe, élaboration) ont été également transformés.
"Plus fondamentalement, ces activités s'associent au sein d'un plus large
complexe en amont du marché des pièces, et parfois au-delà de
l'élaboration ou la transformation", commente le spécialiste de l'ITP,
reconnaissant que "les groupements jouent un rôle décisif" dans cette
évolution. Groupements qui se restructurent eux-mêmes profondément à
partir de la fin des années 80, par des absorptions et des fusions qui
accroissent leur taille et leurs moyens d'action. En 96, on ne compte plus
que 112 groupements, soit la moitié du maximum atteint vingt ans plus tôt,
qui commercialisent 90% de la production. Le phénomène devrait d'ailleurs
se poursuivre. "Les stratégies et les formes d'organisation varient :
véritables filières intégrées ou associations fonctionnant selon des liens
moins stricts", écrit encore l'économiste de l'Institut du porc. Mais
l'organisation bretonne tend de plus en plus, dans sa logique d'ensemble
vers ce modèle intégré".
(1) Source : "Trente ans d'évolution du secteur porcin en France : De
l'autarcie à la compétitivité internationale" par O. Téffène, M. Rieu et
J. Dagorn, de l'ITP et P. Mai, H. Marouby, F. Porin, de l'Inra.
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