
Dans l’absolu, la demande mondiale progressant et les stocks s’épuisant, il faudrait que la production sud-américaine augmente par rapport à l’an dernier. Mais la Nina est passée par là et les dernières estimations font état d'un recul de 6 Mt pour l’hémisphère Sud. Depuis plusieurs mois, ce phénomène climatique a entraîné de fortes pluies dans le centre du Brésil (Mato Grosso notamment) et de la sécheresse ailleurs. Si l’intensité des perturbations semble diminuer, certains dégâts sont irréversibles. Il faut craindre pour la quantité récoltée, mais aussi pour la qualité (maladies fongiques). Les mauvaises conditions de récolte et d’acheminement depuis le Mato Grosso (le plus gros et le plus précoce des états producteurs brésiliens) allongent la liste d’attente des bateaux dans les ports, un remake du scénario 2011.
Tension sur le court terme
Aujourd’hui, la récolte brésilienne qui devait être précoce est donc retardée. Comble de malchance, le Paraguay, habituellement très actif en début d’année, est frappé par une sécheresse. L’urgence alimentaire y a été décrétée et la navigation fluviale très perturbée. En Argentine, la sécheresse a démarré un mois plus tôt qu’en 2008/09 (où 1/3 du soja a été perdu). Février va donc être déterminant, non seulement pour les rendements des récoltes, mais aussi pour l'ampleur des semis qui pourront être effectués.
Produire plus pour exporter moins...
Plus que la production, le disponible exportable reste en suspens. La tendance lourde qui se dessine en Amérique du Sud est la montée de la demande locale en biocarburants et en volailles qui laissera moins d’huile et de tourteaux à exporter. L’évolution des réglementations brésiliennes et argentines en est l’expression (hausse du taux d’incorporation obligatoire du biodiesel et du différentiel de taxes à l’exportation entre produits de base et transformés). Ajoutons que le gouvernement argentin souhaite favoriser l’utilisation du maïs (dont il est le 2e exportateur mondial) pour produire de l’éthanol. Après avoir gagné 10 millions ha en 10 ans, les semis de soja pourraient bien plafonner. Face à cela, et malgré des problèmes sanitaires récurrents dans les élevages asiatiques, la demande de soja devrait se poursuivre à un rythme élevé dans les prochaines années. La Chine n’a pas de terres suffisamment disponibles pour accompagner sa croissance et face à elle, les Sud-américains voient leurs coûts de production (hausse des rendements liée aux intrants) et de transport augmenter.
Pas de braderie intempestive en 2012
Actuellement, les fortes incertitudes et le délai dans les récoltes entraînent un renchérissement des marchés sud- américains et l’obligation pour la Chine de sécuriser des achats aux USA. Les fermiers nord-américains ne s’y trompent pas, exerçant une forte rétention. L’Europe, qui importe en flux tendus, a peu de souplesse par rapport à un tel contexte. Il faudra attendre fin février pour être réellement fixés sur l’étendue du recul argentin. Mais d’ores et déjà, on sait que le bilan mondial ne sera pas équilibré, alors même que l’offre en colza et en tournesol se tend. À moyen terme, le ratio soja/maïs ne plaide pas pour des semis suffisants aux USA au printemps. À long terme, le renchérissement des coûts de production et de commercialisation devraient définir un nouveau prix plancher au niveau mondial. Ce contexte est propice à l’entrée des spéculateurs de court terme sur les marchés, et à celle des investisseurs de long terme (réallocations de leurs portefeuilles). Si 2008 peut servir de référence (diminution de l’offre, crainte d’un marasme boursier), les extrêmes atteints cette année là sur le marché de Chicago ne devraient pas être d’actualité en 2012. En 2008, le prix de la graine a varié de 300 à 600 $/t à Chicago et celui du tourteau sur Montoir s’est affiché dans une fourchette de 240/380 €/t (base spot). En 2012, la cotation de la graine peut évoluer entre 430/500 $/t mais celui du tourteau sur les ports bretons pourrait varier entre 290 et 390 €/t (le dollar était plus faible en 2008). Rappelons qu’en 2011, les prix moyens ont été respectivement de 484 $/t et 309 €/t. Patricia Le Cadre / Vigie Matières Premières
Photo : Au Brésil, transporter le soja de l’État du Mato Grosso au port de Paranagua (photo) coûte deux fois plus cher que l’affrètement vers la Chine.
Une logistique brésilienne pénalisante
Le Brésil, qui doit monter en puissance dans les approvisionnements chinois (18 % actuellement), devra investir dans ses réseaux de transport, notoirement insuffisants aujourd’hui. Transporter le soja de l’état du Mato Grosso au port de Paranagua coûte actuellement deux fois plus que l’affrètement vers la Chine ! Mais, l’organisation de la coupe du monde de football en 2014 et des jeux olympiques en 2016 ponctionne une partie du budget dévolu aux infrastructures. Le projet « Fico » (1 600 km de voies pour desservir les états du centre) est gelé.