
Il y a les discours et la réalité. C’est en substance l’analyse de l’association « Saint-Elven et nous » qui s’oppose à la création d’une décharge de classe 3 (déchets inertes) sur une zone agricole de Kersaint-Plabennec. « D’un côté, on nous alerte quotidiennement sur le fait que la surface agricole est dangereusement grignotée par les routes, les constructions, etc. ; d’un autre quand les enjeux financiers immédiats surpassent cet aspect à long terme, les projets passent en force », déplore Michèle Madec, secrétaire de l’association.
Procédure simple
Au cœur de cette opposition, le projet de création d’un centre d’enfouissement technique de classe 3 par l’entreprise Eurovia sur une surface de 15 ha en plein cœur d’une zone d’élevage très prisée du Nord-Finistère. S’ils craignent les nuisances dues au passage répété de 20 à 30 camions par jour, les opposants s’étonnent aussi de la procédure pour créer ce genre d’établissement. « Les 15 ha restent de la terre agricole. L’entreprise décaperait la terre arable avant d’entreposer les déchets sur une dizaine de mètres de haut », explique Hubert Roumier, éleveur laitier à Kersaint-Plabennec. « Une fois la décharge pleine, l’ensemble serait recouvert de terre arable et retournerait à l’agriculture ».
Dans ce contexte, aucune modification du Plu ne serait nécessaire, aucune enquête publique n’aurait lieu. Seule une autorisation du préfet suffirait. « Les municipalités seront sollicitées. Elles auraient trois semaines pour se prononcer », détaille Michèle Madec, faisant remarquer que c’est l’association qui a informé le conseil municipal local du projet. « Les conseillers n’étaient au courant de rien. Seul le maire avait connaissance du projet depuis avril dernier », décrit H. Roumier qui, de son côté, a découvert le projet en juillet dernier lorsque des géomètres lui ont demandé l’autorisation de
pénétrer dans une de ses parcelles pour effectuer des relevés. L’association qui sent une précipitation pour la mise en œuvre de cette décharge – « elle pourrait être fonctionnelle dès le début 2012 » –, s’interroge sur la simplicité administrative accordée à un tel projet. Sans parler de la possibilité de se soustraire aux commissions agricoles départementales et à la Sbafer. « Nous sommes en plein dans le couloir aérien de l’aéroport de Guipavas. Aux agriculteurs, on leur impose des contraintes de hauteur et d’esthétisme lorsqu’ils construisent des bâtiments agricoles. Pour l’image des voyageurs qui découvrent notre pointe bretonne, nous dit-on. Mais une décharge de 10 mètres de haut ne gâcherait visiblement pas la vue d’avion », s’étonne l’agriculteur de Kersaint.
Des enjeux financiers
L’association met également en avant l’aspect environnement. « Le terrain est en lisière d’une zone humide où la rivière de Guipavas prend sa source. Or, BMO a pris un arrêté de protection de la rivière en juin 2011 dans la mesure où elle alimente la réserve de la ville de Brest ». Bref, les membres de l’association qui envisagent d’informer la population au travers d’une réunion publique estiment que suffisamment d’arguments se cumulent pour qu’un tel projet ne se réalise pas dans ce secteur où la pression foncière agricole est déjà très forte. De leur côté, la FDSEA et la Chambre d’agriculture envisagent également une réunion d’information début novembre. « C’est sûr que pour les propriétaires du terrain, à 20 000 €/ha, l’affaire s’annonce juteuse. Pour les promoteurs, elle l’est encore davantage si l’on considère que les entreprises qui déposeront des déchets paieront 4 €/m3. Multiplié par 900 000 m3, cela commence à compter. Sans oublier qu’à la fermeture, les terres seront à nouveau vendues à l’agriculture », calculent les membres de « Saint-Elven et nous » qui parlent « d’une affaire de gros sous » avant de s’alarmer du déclin de « la solidarité agricole ». S’ils ne contestent pas la nécessité de trouver une solution pour entreposer les déchets, les membres de l’association demandent une application du plan départemental de gestion d’avril 2003 qui prévoit en priorité « le recyclage, puis le comblement des carrières recensées à cet effet depuis 1999 ». Didier Le Du
Photo : Les membres de l’association demandent que le plan départemental de gestion des déchets soit appliqué.
Une charte qui ne fait pas le poids
Fin 2006, la Chambre d'agriculture, le Conseil général, l'Association des maires du Finistère et l'État avaient signé a charte départementale pour « une reconnaissance partagée de l'agriculture dans l'aménagement du territoire ». Objectif, gérer une denrée qui se fait rare : la terre. Petit rappel : Le Finistère perd 500 ha de SAU par an, soit 1,5 ha par jour, ou 3 ha/jour si l'on compte l'ensemble de la surface prélevée. La charte prévoyait, entre autres, l'association de la profession agricole dans l'élaboration des Scot (Schéma de cohérence territoriale). Reste que bien souvent, les agriculteurs ne sont pas associés à l’élaboration des plans d’urbanisme qui sont en perpétuelle évolution (9 modifications en 2 ans sur Brest Métropole Océane). Sans oublier que les cabinets d'études qui font leurs propositions au PLU ne prennent parfois même pas connaissance des diagnostics agricoles réalisés par la Chambre d'agriculture. Sans parler des démarchages individuels de promoteurs auprès d’agriculteurs à qui ils promettent parfois des emplois de substitution dans leur société ou ailleurs…
Bref, l’arsenal déployé par la profession ne pèse pas bien lourd face aux enjeux financiers et politiques des protagonistes. Plus particulièrement aux abords des grandes villes.