
Tout agriculteur aimerait croire en ce monde charpenté par Jean Ollivro, géographe. Un monde où la ruralité serait au centre d’une vie contemporaine redessinée par un carburant à plus de 10 euros le litre. Cette inaccessibilité de l’or noir remettrait l’agriculture au cœur d’une vie relocalisée, selon l’universitaire. Une vie de proximité où la population vivrait en harmonie avec les vaches et les cochons. À condition toutefois que l’élevage résiste à une hausse des prix des céréales et du soja susceptibles d’être entraînés dans le sillage du prix de l’énergie. Mais là, est une autre question…
Fuite des cerveaux de la production
Fiction ou réalité ? Des années-lumière semblent séparer ce monde rêvé du monde enduré au quotidien. De ce monde
endurci par une concurrence sans limites qui se traduit par une volatilité sans précédent des prix et du coût des approvisionnements.
Les conditions nécessaires au rebond de la Bretagne sont énormes. Et puisque le futur n’est jamais le décalque du passé, la question est de savoir si la Bretagne agricole, qui représente 13,1 % de la marge nette régionale selon les calculs de Jean Ollivro, pèsera encore assez, en termes d’actifs et d’activité, pour renouer avec la prospérité. Une prospérité héritée de 40 ans de développement agricole et qui est aujourd’hui sur le déclin, ont alerté les responsables professionnels lors de la dernière session Chambre d’agriculture qui s’est tenue le 8 avril, à Quimper.
Pour donner ce coup d’élan à la Bretagne, il faudra des hommes et des femmes formés. La région est bien placée, montrent les statistiques successives sur le sujet. « Mais pour ma part, je ne suis pas rassuré par le haut niveau de formation des jeunes car on ne les retrouve pas dans la production », a relevé Marc Cozien, membre de Chambre. Et c’est sans compter que la population bretonne appelée à s’étoffer se fera avec l’arrivée de retraités attirés par le cadre de vie breton. « Nous assistons à un gel progressif de l’économie du littoral avec les plus riches qui s’accaparent les beaux quartiers », fait observer Jean-Bernard Solliec, membre du bureau du Conseil économique, social et environnemental de Bretagne. Sans oublier que cette économie résidentielle chasse les forces vives vers la périphérie. Et encore faut-il que l’emploi à valeur ajoutée existe. Ce qui n’est pas une certitude dans des régions excentrées comme le Finistère.
Relocaliser en ouvrant sur le monde
La « relocalisation » de la vie en basse-Bretagne suppose des infrastructures compatibles avec la vie moderne. « Pour être attractive, la Bretagne doit être dotée du haut débit, de moyens de transport, de centres de vie culturelle, etc. Je crains que pour s’équiper, on ne puisse pas se débrouiller seul », fait remarquer Guillaume Roué qui suspecte par ailleurs que la cohabitation rurbains-agriculteurs ne soit pas simple. Et qu’il faille régler « la gouvernance de ces quartiers avec une juridiction bien armée. »
À moins que la cohabitation ne s’établisse sur des intérêts partagés, comme autour de ces fermes de l’Europe du Nord où s’agglutinent des citadins à la recherche d’un biogaz bon marché. Pour l’heure, la Bretagne semble avoir tout à apprendre de cette cohabitation harmonieuse quand on voit à quel point le moindre projet de station de méthanisation attise les plus vaillantes hostilités. Mais sait-on jamais, l’intérêt partagé n’étant jamais très éloigné de l’intérêt particulier, les contestataires d’aujourd’hui pourraient muter en opportunistes de demain. En tout cas, toute relocalisation ne saurait s’extraire du fait que la Bretagne agricole ne consomme que 7 % de sa production agricole.
Relocalisation ne signifie donc pas autarcie. Le marché extérieur est indispensable à l’agriculture régionale même s’il est parfois exagéré de laisser croire que la Bretagne va nourrir la planète affamée qui dispose de moins d’un euro par jour pour vivre.
Comme le rappelle Yvon Pouliquen, élu UDSEA: « Si l’on en revient au prix de l’énergie, les agriculteurs bretons et les agriculteurs des pays en développement n’ont-ils pas respectivement intérêt à viser l’autonomie de leurs exploita-
tions ? » Et d’estimer qu’une relocalisation passe aussi par le maintien d’exploitations familiales sur le territoire. « Or, la
profession sait très bien faire le vide autour d’elle. La concurrence la plus féroce se fait entre agriculteurs. »
Miser sur la révolution agri-énergétique
Même si les difficultés s’amoncellent, « le réveil breton », tel que prôné par Jean Ollivro, n’en est pas pour autant réduit au silence. « Chaque fois que la Bretagne s’est tournée vers la mer, elle a connu des heures de prospérité. » Avec la prévisible hausse du coût de l’énergie, le transport maritime apparaît de plus en plus prometteur. « Malheureusement, on s’achar-ne à faire des TGV pour les cadres et nous n’avons pas de caboteurs », accorde le géographe.
La révolution agri-énergétique apparaît également une solution pour renouer avec cet élan économique dont les pays en désindustrialisation, comme la France, ont fortement besoin. « Les paysans allemands dégagent 25 % de leur revenu de la production énergétique. » Outre-Rhin, 350 000 emplois de proximité sont liés à ces énergies renouvelables. « En France, il faudra lutter contre les lobbies d’Areva et d’EDF pour libérer les économies des territoires. »
Libérer les économies des territoires, c’est aussi se soustraire à la tutelle de Paris qui semble avoir décidé d’abandonner la pointe bretonne à l’économie résidentielle. Se soustraire aussi la logique du « contrôle, surveillance, sanction » et « à la jungle réglementaire à géométrie variable » qui pèse sur le monde paysan, comme le réclame avec énergie Fanch Palut, membre de Chambre.
Faire s’incliner le déclin
Bref, le renouveau de la Bretagne apparaît tel un chantier titanesque. « Mais pour déplacer des montagnes, il faut commencer par les petits cailloux », rappelle ce dicton populaire emprunté aux Chinois qui nous créent tant de turpitudes. L’essentiel étant certainement d’y croire – même si le fait « d’y croire » induit déjà un doute. Reste que la Bretagne a déjà prouvé sa capacité à incliner le déclin. Alexis Gourvennec revient à la tribune bretonne de Jean Ollivro. « Il n’y a pas de fatalisme au déclin », accorde Jacques Jaouen qui fixe toutefois une condition : « Il faudra que le revenu suive. »
Pour l’heure, cette condition n’est pas réunie. Depuis plusieurs années, ce maillon n’huile plus la chaîne d’entraînement agricole. Didier Le Du
Une nouvelle page à écrire
Jacques Jaouen appelle à la construction d’un nouveau pacte breton entre l’agriculture, les décideurs politiques et toute la société. Un pacte qu’il décline en 4 points :
- Un pacte qui reconnaît le rôle stratégique de l’agriculture en matière alimentaire et économique, mais aussi en matière environnementale, territoriale et de création d’emplois.
- Un pacte qui repose sur l’accompagnement de la puissance publique pour asseoir une compétitivité loyale et une régulation des marchés.
- Un pacte qui bâtit un cadre d’engagement réciproque entre les agriculteurs et les citoyens.
- Un pacte porté par toutes les forces vives de cette région, élus et acteurs économiques.