
Les abattoirs vont-ils manquer de matière première dans les années à venir ? Les producteurs réunis au siège de Bigard, à l’appel de la FRSEA, en sont persuadés. « Les éleveurs ne résisteront pas longtemps à une telle conjoncture », fait observer Michel Gallou, président de la section bovine de la FDSEA 29. Il est rejoint par la poignée d’éleveurs qui ont fait le déplacement jusqu’à Quimperlé : « A l’allure où vont les choses, c’est 30 % de producteurs en moins dans quelques années ».
Prix à la consommation dissuasifs
Au-delà de ces prévisions alarmistes, les chiffres des centres comptables le rappellent depuis des années : sans primes Pac, la rentabilité des ateliers allaitants est très aléatoire. Serait-ce une des explications de la baisse du cheptel allaitant breton depuis deux ans malgré un léger soubresaut au 2e trimestre 2010 ? Toujours est-il que le cheptel breton a perdu 6 500 vaches par rapport à 2008.
Côté engraissement, il semblerait que l’on enregistre un recul des mises en place si l’on se réfère au tableau de bord de l’élevage breton édité par l’EDE de Bretagne et l’Arsoé : entre août et septembre 2010, le nombre de mâles a baissé de 4 600 unités sur la région. Une évolution à mettre au compte de plusieurs facteurs : hausse de prix des céréales et des autres matières premières, stocks de maïs insuffisants, manque de trésorerie…
En revanche, le cheptel de vaches laitières a tendance à se redresser légèrement depuis juin dernier ; tout cela avec un effectif de génisses supérieur à 2008 et 2009.
Mis à part le cheptel laitier, l’évolution du troupeau bovin breton traduit probablement un certain manque de confiance des producteurs en l’avenir. Des producteurs qui acceptent mal que, dans une Union européenne déficitaire de 265 000 tonnes, les prix à la production ne se redressent pas. Une façon pour les producteurs de dire que la crise n’est pas une crise de l’offre mais une crise de la demande… et des prix à la consommation. « Comment peut-on justifier des prix de 35 euros/kg pour un filet de bœuf », interroge un producteur. Une façon de diriger les flèches vers la grande distribution qui commercialise 75-80 % de la viande de bœuf. « Pas étonnant qu’à ce prix, la consommation de viande soit en retrait ».
Multiplier les portes de sortie
Invités à s’exprimer sur la situation, les responsables de chez Bigard ne voient pas comment leur entreprise pourrait digérer une hausse de 60 ct réclamée par les producteurs. « La concurrence est notre quotidien. Alors que l’abattage français progresse, le groupe Bigard abat moins d’animaux en 2009 et 2010 », note Dominique Guineheux, responsable des achats. Et d’expliquer que les « vaches allaitantes sont de plus en plus difficiles à valoriser. Entre autres parce qu’il y a de moins en moins de rayons traditionnels ». Une situation qui conduit, par exemple, à remplacer la Normande dans les rayons par de la race à viande. Un phénomène à comparer au poulet où le label remplace le poulet standard. Avec pour conséquence, une moindre rémunération de la qualité pour le producteur. « Quand les prix du JB et de la vache allaitante se rapprochent de celui de la vache laitière, c’est un problème », reconnaît D. Guineheux.
Pour Philippe Hubert, responsable de la 1ère et 2e transformation à Quimperlé, la solution est « de retrouver des marchés pour les races à viande » sans se méprendre sur l’évolution de la consommation. « On vend de plus en plus de steak haché et de moins en moins de morceaux nobles ». Et d’indiquer qu’une des solutions est de « multiplier les portes de sortie pour valoriser au mieux les carcasses ».
Sachant que les marchés évoluent. « Il y a 10 ans, on arrivait à vendre du faux-filet de vache laitière. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ». Sans oublier, les retournements de marché encore plus rapides. En témoignent les conséquences de la crise grecque. Avec des reports de marchandise sur le marché intérieur sans cesse concurrencées par les exportations des pays voisins. En viande bovine aussi, les Allemands ont déclenché à l’offensive…
Didier Le Du
Photo : Contrairement au blocage de neuf abattoirs du groupe Bigard, les Bretons ont préféré l’échange avec les responsables du groupe pour ne pas pénaliser l’activité du site de Quimperlé spécialisé dans le bovin et le porc. De la même manière, les abattoirs de Vitré (SVA) et Collinée (Leclerc) ont également reçu la visite d’une délégation de producteurs.
Le « plan de sortie de crise » de Bruno Le Maire
« Un plan de sortie de crise », validé par les différents acteurs de la filière de la viande bovine, a été annoncé par Bruno Le Maire lors d’une conférence de presse le 9 novembre. Ce plan se compose d’une relance des négociations en interprofession dès le 10 novembre, de la mise en place d’une feuille de route au sein de l’interprofession et d’un rapport de l’Observatoire des prix et des marges concernant la répartition des marges au sein de la filière, à rendre avant fin 2010. Une meilleure segmentation du marché vache laitière/vache allaitante, la mise en place d’indicateurs de marché, le développement des machines à classer dans les abattoirs et la contractualisation sont les « éléments » principaux de cette feuille de route. Un médiateur, Loïc Gouëllo, inspecteur général au ministère, s’assurera du suivi du dossier et se rendra aux réunions de l’interprofession.
Quelle place pour la contractualisation ?
L’idée de la contractualisation en viande bovine ne date pas d’hier. Dans les années 70-80, les abattoirs proposaient des plus-values aux éleveurs qui programmaient les sorties des animaux. D’autres tentatives ont suivi avec toujours cette difficulté de résoudre une équation à plusieurs inconnues.
« Dans un contrat, il faut être trois : l’éleveur, l’abatteur-transformateur et le client », rappelle Dominique Guineheux, précisant que Bigard a réfléchi à plusieurs reprises au système. Et de citer plusieurs inconnues :
« Comment avoir un prix garanti avec un client grec ou italien qui fait le tour des marchés ? Comment faire quand on a un prix du broutard incertain ? Et aujourd’hui, comment faire face à un prix de l’aliment qui fait du yoyo en permanence ».