
Le paysage laitier de la région Poitou-Charentes est caractérisé par des exploitations de grande dimension avec des quotas supérieurs à la moyenne française. Cependant, l’élevage est souvent remis en cause lors de la transmission. Résultat, de nombreux élevages laitiers ne sont pas transmis en Poitou-Charentes.
Le prix dissuasif des reprises
Si cette situation s’explique partiellement par le fait que 70 % des jeunes souhaitent s’installer en exploitation individuelle alors que les trois-quarts des cédants proposent une installation sociétaire, le montant des actifs à reprendre brise le projet de plus d’un candidat à l’installation.
D’un point de vue collectif, l’arrêt de la production laitière au moment de la transmission ou avant la retraite participe à fragiliser la filière au profit d’un développement des cultures de vente. « D’autant que l’on enregistre un manque d’intérêt des jeunes pour la production laitière », observent la Chambre d’agriculture et l’Institut de l’élevage qui ont planché sur les formes innovantes de transmission. Une exploration qui peut servir à la Bretagne qui emprunte cette même voie de l’agrandissement des exploitations.
« Dans un contexte de conjoncture fluctuant, et lorsque la valeur de reprise est élevée, le revenu disponible dégagé par les installés est très faible », poursuivent les responsables de l’étude, avant de s’interroger sur « la valeur de reprenabilité d’une exploitation agricole dans un tel environnement économique ». D’autant qu’il n’est pas rare que les actifs du bilan subissent une forte revalorisation au moment de la transmission…
Il en ressort en fait que l’achat à chaque génération du capital d’exploitation réduit fortement le revenu disponible les premières années. Dans le cadre de reprise d’exploitation individuelle, 60 % de l’EBE peut être mobilisé pendant les 9 premières années pour rembourser les annuités ; seulement 25 % est disponible pour les familles.
La société coopérative agricole en commun (SCAEC)
La Chambre d’agriculture et l’Institut de l’élevage ont étudié trois solutions innovantes en s’appuyant sur l’exemple d’une exploitation d’un million de litres sur 240 ha et appelée à renouveler ses 3 associés.
Une des hypothèses consiste à créer une société coopérative agricole en commun (SCAEC) où les coopérateurs sont salariés et des capitaux extérieurs sont apportés (laiterie, collectivités, etc.). Dans ce cas, les trois salariés apportent chacun 20 000 euros de capital social et deux personnes morales apportent 30 000 euros. Le capital social est de 120 000 euros. L’ensemble du capital à reprendre n’est donc pas acquis par les associés de la SCAEC. Afin de réduire le capital à reprendre, le cédant loue ses bâtiments à la SCAEC. Ceci réduit la valeur des actifs à 360 000 euros.
Avec cette formule coopérative, les salariés associés perçoivent un salaire (130 % du Smic). Le résultat après salaire et autofinancement des investissements est affecté sur la base suivante : 1/3 apporté aux associés salariés coopérateurs ; 1/3 aux associés (salariés, collectivités, laiterie) en fonction du capital détenu ; 1/3 affecté à la réserve impartageable qui reste propriété de l’entreprise au moment du départ d’un associé.
Les simulations aboutissent à un résultat disponible des associés salariés relativement stable (de 21 à 34 000 euros/an), mais avec une forte proportion de revenu consacrée à l’achat de capital les premières années. En neuvième année, la structure du bilan est profondément modifiée : les réserves impartageables représentent 30 % du passif du bilan. Le taux d’endettement de la société est de 50 %.
Présentée aux professionnels de la région Poitou-Charentes, cette solution innovante est observée avec une certaine curiosité empreinte de méfiance. Pour certains d’entre eux, il semble difficile de proposer ce type de montage juridique pour des agriculteurs en fin de carrière. Sans parler de la réserve impartageable qui fait débat.
Un autre schéma consisterait à financer une partie du capital par des associés non exploitants. La question étant de savoir si la rentabilité de l’exploitation laitière est suffisante pour rendre l’investissement extérieur attractif. La question du pouvoir des associés non exploitants étant aussi à considérer.
Didier Le Du
Dans les autres pays
Dans les autres pays européens producteurs de lait, les formes de transmission sont assez différentes :
•Allemagne de l’Ouest : les transmissions se font surtout dans le cadre familial. Le montant de la reprise est nettement inférieur à la valeur de vente. Le repreneur, généralement un fils, verse à ses parents une pension annuelle en compensation.
•Irlande : l’exploitation est transmise, gratuitement en général, au fils aîné. Celui-ci verse un revenu à ses parents.
•Danemark : le financement des exploitations repose en grande partie sur des établissements de crédit hypothécaire. Ces établissements quasi coopératifs jouent un rôle intermédiaire entre des investisseurs institutionnels (assurances, fonds de pension, etc.) et des emprunteurs.
•Angleterre : la dynamique peu soutenue des investissements traduit le déclin de la production laitière. Les montants d’actifs à reprendre sont relativement faibles (module low cost). Cependant, il y a très peu d’installations.
Légende photo : Comme en porc, l’agrandissement des élevages laitiers impose de trouver de nouvelles formules de transmission