
Vous avez choisi de vous exprimer sur l’agriculture à la veille d’une grande manifestation à Paris. Comment interprétez-vous ce désarroi et que peut faire l’Etat pour rassurer les agriculteurs ?
D’abord, ce n’est pas de parler de l’agriculture qui compte. Je vois beaucoup de gens qui parlent depuis longtemps d’agriculture. Ce qui compte c’est d’agir. Les agriculteurs n’ont pas besoin qu’on leur tienne des discours sur le fait qu’ils sont le sel de la terre, l’identité de la France et qu’ils ont droit à toute l’affection et tout l’amour des uns et des autres. Il faut prendre des décisions. C’est un secteur prioritaire de l’économie française. L’Europe est la deuxième puissance et à l’intérieur de l’Europe, la France est la première puissance agricole. C’est donc stratégique pour l’économie française, pour l’indépendance de la France et la sécurité alimentaire de nos compatriotes. L’agriculture, en matière économique, c’est aussi important que le spatial, que l’aéronautique ou que l’industrie.
Le plan de soutien, étoffé récemment, repose sur des prêts alors que nombre d’agriculteurs sont déjà trop endettés ; envisagez-vous d’autres mesures ?
L’agriculture connaît une crise comme elle n’en a jamais connue jusqu’à présent car cette crise touche en même temps toutes les productions et toutes les régions. Le gouvernement a mis en œuvre un plan qui a été dépassé par son succès puisque nous avions prévu d’engager 1 milliard d’euros de prêts bancaires, et que nous avons atteint 1,8 milliard d’euros. Il a été consommé en 5 mois ce qui prouve qu’il était adapté. Mais ce plan vise à répondre à une crise conjoncturelle, il ne suffira pas à répondre aux défis structurels et c’est dans cette optique que je dois me placer. Nous allons augmenter les possibilités pour les agriculteurs de réduire leur impôt sur le revenu les bonnes années, en leur permettant de déduire une fraction de leurs cotisations sociales dues à la MSA pour l’année suivante, ce qui permet de lisser les revenus. Les bonnes années ils pourront déduire de leurs bénéfices une avance sur leurs cotisations sociales à venir, qu’ils paieront à la MSA et, les mauvaises années, ils ne seront pas conduits à enregistrer à la fois une baisse des revenus et le paiement des cotisations. C’est une mesure qui va plus loin que la dotation pour investissement et la dotation pour aléas. En vérité, l’ensemble de ces dispositifs permettent aux agriculteurs d’échapper largement à la progressivité de l’impôt sur le revenu, ce qui est naturel puisque leurs revenus sont très irréguliers.
La perte de compétitivité des agriculteurs et des filières agro-alimentaires devient alarmante, comment comptez-vous la relancer ?
Pour soutenir la compétitivité de nos agriculteurs, je vous annonce quelque chose qui est demandé depuis très longtemps : c’est l’utilisation des camions de 44 tonnes dans le secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire dès l’été prochain. Cela aura un double effet : réduire les émissions des gaz effet de serre et, tenez-vous bien, apporter un gain de productivité de 11 % sur le prix des matières premières agricoles. C’est 80 millions d’euros par an pour ces filières. Nos partenaires européens peuvent déjà le faire, et il était important de donner satisfaction sur ce point. Vous voyez bien la logique : l’étalement des cotisations sur les bonnes années par rapport aux mauvaises répond à une logique d’entreprise et reconnaît le statut d’entrepreneur aux agriculteurs. Et l’introduction des camions de 44 tonnes c’est du gain de productivité ; les accords de modération de marges, c’est pour les prix parce que j’ai toujours pensé que la clé pour l’agriculture ce sont les prix et la compétitivité, bien au-delà des subventions et des prêts bonifiés.
Vous voulez donner beaucoup d’importance aux interprofessions. Sont-elles satisfaisantes dans leurs organisations actuelles ? Faut-il en élargir les membres aux syndicats agricoles minoritaires ?
L’agriculture française a bénéficié depuis quarante ans d’une organisation syndicale modérée et responsable. Cela lui a permis d’avoir une politique agricole commune conduisant l’Europe à devenir la deuxième agriculture du monde, au sein de laquelle la France est la première nation agricole. Je dis au monde agricole : vous n’avez rien à espérer de la division. Je ferai tout pour favoriser le dialogue avec les organisations les plus responsables à un moment où il y a des tentations démagogiques et populistes exacerbées par la crise. Pour autant, je parle avec tout le monde ! J’ai envoyé des signaux, au monde agricole. Quand l’État prend une participation de 150 millions dans Limagrain, c’est le choix de la confiance dans l’avenir qui s’exprime. Quand l’État s’investit totalement dans le dossier Entremont, il montre là aussi sa confiance dans l’avenir. Pour tous ces dossiers, pour définir l’avenir de nos filières, il nous faut discuter avec une profession unie. Le combat, pour sauver la politique agricole commune, pour exiger la préférence communautaire, pour garantir des prix, toutes choses dont la France porte le discours, pourra-t-on la mener avec une profession divisée ? Je discute avec tout le monde même si je me suis toujours bien porté d’entretenir avec la FNSEA des rapports confiants.
Pour l’agriculteur de demain qui veut vivre de prix, il faut moins d’Etat ou plus d’Etat d’après vous ?
Il faut plus de régulation. Et il faut de la contractualisation. Les agriculteurs ne peuvent pas être en bagarre permanente avec leurs clients. La contractualisation, ça veut dire une meilleure organisation de l’offre, je pense à certains secteurs comme les fruits et les légumes dans lesquels les producteurs doivent se rassembler pour peser face à la distribution. Et là, la présence de l’Etat est clairement aux côtés des agriculteurs pour les aider dans leur bras de fer.
Même si ça peut coûter un peu plus cher aux consommateurs ?
Je vous ai dit le contraire en vous parlant de l’accord sur les modérations de marges. Il ne faut pas avoir honte du soutien de l’Etat. L’Etat ne soutient-il pas la production aéronautique française, avec les avances remboursables ? Croyez vous que la filière nucléaire française existerait sans l’Etat ? EDF, Areva, ou GDF-Suez sont, soit totalement à capitaux publics, soit à majorité de capitaux publics. Où en serait le développement de la voiture électrique si l’Etat n’avait pas lancé un plan en sa faveur ? Et la vente de voitures, où en serait-elle s’il n’y avait pas eu la prime à la casse ? Et la production de voitures, où en serait-elle si’l n’y avait pas eu le bonus malus qui, entre parenthèses, a coûté plus cher que prévu du fait que l’on a distribué beaucoup plus de bonus que de malus ? Pourquoi culpabiliser les agriculteurs en la matière ? Bien sûr la contractualisation et l’assurance ne suffisent pas ; il faut poser clairement la question de la régulation agricole.