C’est un regard sur 50 ans de développement agricole auquel étaient invités les participants à cette première rencontre du Forum des savoirs consacrée à l’agriculture. Paul Houée, sociologue a balayé les différentes phases qui ont marqué l’agriculture bretonne.
Le tableau brossé par Paul Houée est à la fois élogieux et marqué d’inquétude. Il montre comment la Bretagne est sortie d’une situation de quasi misère pour devenir la première région agricole (voir hors texte). Mais ce modèle a aussi ses limites et il n’hésite pas à dire « que ce cycle de développement touche à sa fin ». Pas étonnant donc que le monde agricole s’interroge sur sa place dans la société. Et pourtant conclut Paul Houée, « il n’y aura pas de campagne attractive sans des agriculteurs nombreux ».
L’approche de Gérard Maisse, président de l’Inra de Rennes, tout en reconnaissant le développement incontestable de l’agriculture et de l’agroalimentaire breton (35 % de l’emploi industriel), est plus critique. En prenant en compte les paramètres du développement durable –le social, l’économie et l’environnement- il estime que le modèle a surtout profité à l’agro alimentaire. « Un modèle basé sur le productivisme, la banalisation, la production de masse ».
En terme d’emplois (surtout depuis 1998) il constate un tassement y compris en prenant en compte les IAA. Et les impacts sur l’environnement restent importants (nitrates, pesticides, érosion des sols ...). Il plaide pour une véritable mutation vers une agriculture écologiquement intensive, qui prenne en compte la diversité des territoires.
Une économie ouverte
Deux grands témoins, Jean Salmon et André Pochon, ont témoigné de leur vision. André Pochon reste très critique sur la phase de développement qui a conduit au développement des productions hors sol, et sur la place du maïs dans le système fourrager. Son combat est aujourd’hui, d’abord l’environnement.
Alors que Jean Salmon a tenu a replacer le débat dans le contexte de l’époque. « La volonté a été de garder des hommes au pays. Rapidement, le hors-sol s’est imposé comme permettant d’installer sur des petites structures ». Il reconnaît cependant qu’au départ, les effets collatéraux sur l’environnement n’ont pas été pris en compte. « La prise de conscience environnementale est arrivée plus tard ».
Il se refuse cependant à condamner. Et prend l’exemple de sa commune d’Hénanbihen avec seulement 2200 ha, 40 exploitations et 70 agriculteurs. Il interroge, « Si on veut une production uniquement liée au sol, qui vient avec moi faire le tri ? ». Avant de rappeler que l’agriculture est aujourd’hui confrontée à la mondialisation, avec un pouvoir de décision qui n’a cessé de s’éloigner. Il poursuit, « je ne crois pas que les agricultures peuvent évoluer durablement dans une économie mondiale totalement libérée. Il faut organiser les marchés dans des zones homogènes ».
Au final, tous les intervenants s’accordent de fait à reconnaître qu’il y a nécessité d’évoluer, de se donner de nouvelles perspectives. En ne perdant cependant pas de vue qu’il faut intégrer ce défi mondial qui s’impose, celui de nourrir une population qui ne cesse de croître. Même s’il n’appartient sans doute pas à l’agriculture bretonne de nourrir le monde, elle peut participer à garder les équilibres. « L’agriculture bretonne à l’heure de la mondialisation » sera d’ailleurs le thème de la prochaine rencontre le 7 mai.
Pierre Dénès
>>>> Repères
•La prochaine rencontre se déroulera le vendredi 7 mai autour du thème « L’agriculture bretonne à l’heure de la mondialisation ».
•Site Internet : www.agriculturedemain.fr
Les grandes étapes
•Avant 1950. À la sortie de la guerre, une agriculture villageoise avec plus de 200 000 petites exploitations en Bretagne, dont l’unique objectif est de « nourrir les bouches et d’employer tous les bras ». Le peu d’excédent est vendu sur les marchés.
•1950-1960. La période qui marque les prémices du développement avec l’action du Celib, l’action des pouvoirs publics et des collectivités et des projets importants comme l’électrification, l’adduction d’eau, le remembrement, les premiers champs d’essai, sans oublier la JAC, les Maisons familiales rurales …, le syndicalisme (CNJA), les mouvements de vulgarisation (CETA, GVA).
•1960-1973.C’est le décollage et la mobilisation. Les notions d’exploitations spécialisées, de rentabilité économique s’imposent. C’est la période de la création des groupements de producteurs, du développement des Cuma ….
•1973-1990. Marque aussi une grande période de développement. On parle alors de l’agriculture comme le pétrole vert de la France. La Bretagne s’affirme comme la première région agricole de France. Mais c’est aussi les premières fractures : moins de cohésion professionnelle, divisions syndicales …
•1990-… La course s’accélère. Et apparaissent les premiers dégâts. C’est aussi la période de rupture avec la société, liée à des problèmes environnementaux, sanitaires … L’agriculture se trouve régulièrement au banc des accusés.