
La Chambre d’agriculture a en ligne de mire la date de 2015. La date qui, sans virage prévisible à ce jour, marquera la fin de 31 années de quotas laitiers. « On ne peut pas arriver en 2013 sans avoir rien prévu », commente Jacques Jaouen, président, qui demande et répète : « La régulation devra être européenne ; la décision devra être politique ».
Une façon de rappeler que rien n’est gagné tant on observe combien les quotas actuels ont vu déserter la politique européenne au profit de politiques nationales. Chaque état membre arrangeant le contingentement à sa sauce. « La France a gelé l’augmentation progressive des quotas ; le dépassement français est sanctionné au niveau de l’exploitation. En Allemagne, l’augmentation progressive est appliquée ; la gestion du quota est nationale ». Bref, on connaît la suite : le lait allemand envahit le territoire national qui est en sous-réalisation de 9 % pour cette campagne.
Sortie tumultueuse des quotas en Suisse
La session Chambre d’agriculture, réunie ce vendredi à Quimper, a les yeux tournés vers la Suisse. « La Suisse, c’est une petite Bretagne laitière », explique Gwénola Floc’h-Penn, responsable de l’observatoire économique de la Chambre d’agriculture. La particularité de ce pays est d’avoir abandonné les quotas au 1er mai 2009. « Une sortie tumultueuse », observe l’ingénieur d’études.
« Dans ce pays, 95 % des producteurs ont adhéré aux 34 OP (organisations de producteurs). Des OP indépendantes de la transformation ou rassemblant des producteurs utilisateurs en lien avec la transformation », poursuit G. Floc’h-Penn, avant d’expliquer que « le système est établi sur une contractualisation d’un volume A représentant 50-60 % de l’historique et d’une bourse du lait avec un prix seuil ».
Premières conclusions d’une campagne qui n’a pas encore un an : « La production suisse est trop élevée par rapport aux besoins. Il faut dire que ce nouveau fonctionnement coïncide avec la double crise, laitière et économique ». Résultat : les contrats sont à la baisse et le prix du lait aussi.
Une AOP Grand Ouest ?
Retour en Finistère. La Chambre verrait bien une AOP (association d’organisations de producteurs) à l’échelon du Grand Ouest (Bretagne, Pays de la Loire et Basse-Normandie). « Notre souhait est de construire les fondations d’une organisation, qu’il y ait régulation ou non », argumente J. Jaouen qui ne cache pas qu’il existe en Europe « 21 visions de régulation ». Et d’ajouter : « Notre vision de la régulation, c’est la base de la référence historique, mais avec les augmentations de quotas prévues jusqu’en 2015 et la mutualisation de la sous-réalisation nationale qui, aujourd’hui, profite à nos voisins européens ».
Cette proposition, déjà présentée aux syndicats agricoles finistériens, « permettrait de renforcer le pouvoir de négociation des producteurs », estime André Sergent, vice-président, qui ajoute : « Nous irons expliquer notre projet sur le terrain ».
Blinder les relations contractuelles
Au-delà d’une organisation qui peu à peu prend forme dans les têtes, chacun accorde que la mise en musique « reste compliquée ». « Quand l’agriculteur est dans une coopérative, il est déjà dans une OP », résume Jean-Michel Le Breton, vice-président. « Pour l’industrie privée tout reste à construire ». Ce qui augure un travail juridique titanesque dans l’optique de blinder « ces relations contractuelles » et ne pas « tomber dans le piège » des GIE de collecte.
Sur cette nouvelle organisation laitière, la future LMA pourrait apporter sa pierre à l’édifice si la suggestion du Sénat « d’étendre les AOP du légume aux autres secteurs agricoles » est adoptée. Quant à l’Europe, elle parle de sécuriser les interprofessions et de renforcer les OP. De solides appuis pour ne pas livrer le secteur laitier au libéralisme sauvage ? Les cinq années à venir le diront.
Didier Le Du
Photo : La Chambre d’agriculture a lancé le chantier de l’après-quotas laitiers (De gauche à droite : André Sergent, vice-président ; Jacques Jaouen, président ; Jean-Michel Le Breton, vice-président).
Et dans les fermes ?
Ce grand bouleversement qui va toucher les exploitations laitières doit être anticipé dans les fermes. C’est l’avis de la Chambre qui invite « à réfléchir et à se préparer à la déconnexion du lien quota/sol », comme le résume A. Sergent.
« Cohérence du système ». C’est la définition de l’exploitation durable vue par Jean-Michel Le Breton. Une cohérence qui s’articule autour de la maîtrise des coûts : choix du régime alimentaire, bâtiments, mécanisation, etc.
Autrement dit, il n’y a pas de bon ou mauvais système même s’il « semble évident qu’il faut optimiser les volumes de production par exploitation ». Comprendre : plus de volume par élevage conduit à diluer des charges de structure comme le font les Allemands. « 20 à 30 000 litres de plus avec les mêmes outils permettent de produire à coût marginal donc d’augmenter sensiblement le revenu ».
Pour la Chambre, cette recherche de cohérence passera aussi par « une réorganisation foncière ». Un vaste chantier dans un département où patrimoine et facteur de production se disputent un bien foncier de moins en moins entre les mains des agriculteurs.