
Le débat est lancé. Et même si le mot contractualisation fait peur à certains, c’est bien de cela qu’il s’agit. Le Finistérien, Serge Le Doaré, adminstrateur de la FNPL (Fédération Nationale des Producteurs de Lait) ne s’en cache pas. « Nous n’imaginons pas passer notre temps dans la rue pour arracher un prix du lait. Et si personne ne peut dire quels seront les prix dans 2 ou 3 ans, il est possible de négocier un outil juridique qui permette de formaliser les relations entre producteurs et transformateurs ».
Abandonnés par l’Europe
Dominique Chargé, secrétaire général de la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières), ne dit pas autre chose. « C’est un moyen d’encadrer la volatilité des prix, tout en préservant une certaine réactivité sur les volumes ». Réfutant d’emblée la notion d’intégration. Il va cependant un peu plus loin, en évoquant parallèlement le système du double volume, double prix.
Il propose donc de s’appuyer pour un volume A sur les produits les mieux valorisés, notamment les produits de grande consommation du marché intérieur, et pour un volume B sur des marchés plus volatils, essentiellement à l’exportation. « Avec des prix différents mais qui ne pourront pas ignorer les marchés ». Libre ensuite aux producteurs de faire ce volume B ou pas.
Les deux responsables se rejoignent pour admettre que ces nouvelles relations indispensables sont la conséquence de décisions européennes. Dominique Chargé explique : « Tout le monde aurait souhaité garder les systèmes précédents, mais l’Europe continue sur la voie de la dérégulation ». La reprise des négociations OMC pourrait en outre l’accentuer. « Lorsque l’on vend 30 avions Rafale au Brésil, je crains qu’en contrepartie, on abandonne quelques points de droits de douanes ».
Relations gagnant/gagnant
Pas de précipitation cependant pour la contractualisation. Les pouvoirs publics qui voulaient accélérer le mouvement ont admis récemment qu’il fallait prendre un peu plus de temps. L’objectif est de poursuivre la négociation, pour une application possible au début de la campagne 2011.
La FNPL ne s’est pas, pour le moment, prononcée sur les aspects volumes/prix. Serge Le Doaré admet qu’avec le système de la flexibilité, la filière est déjà entrée dans un concept de prix différenciés. Par contre, il réfute toute idée de négociation individuelle entre producteur et transformateur, jugée trop dangereuse. Et défend trois principes : « une négociation interprofessionnelle dans laquelle il voit difficilement une pluralité syndicale du fait de la règle d’unanimité, une organisation forte des producteurs avec une déclinaison par bassin, et une commission d’examen des pratiques contractuelles impliquant outre les familles de l’interprofession et l’Etat ». En quelque sorte, le gendarme pouvant trouver son essence dans la future loi de modernisation agricole (LMA).
Une convergence de vue existe, du moins entre les producteurs et la coopération pour bâtir les conditions de relations qui permettent à chacun de s’y retrouver. Ce que Dominique Chargé définit comme « des relations gagnant-gagnant, et non de l’intégration, qui donnent de la lisibilité aux producteurs et contribuent à amortir la volatilité des prix par la gestion des volumes ».
Pierre Dénès
Entremont Alliance : “Pourquoi le “politique” se mêle à ce point de ce dossier ?”
En fin de réunion, Dominique Chargé en tant que secrétaire général de la FNPL mais aussi président du groupe Laïta (Coopagri-Even-Terenna) à été interpellé par Erwan Daniel, Jean Pierre Clément et Jacques Beurel, les représentants costarmoricains de l’AEBEA (association des éleveurs Entremont). Il se montre assez critique sur la gestion du dossier. « C’est un dossier trop public, et je ne comprends pas pourquoi le « politique » se mêle à ce point de ce dossier. Un acteur (Sodiaal) s’est positionné, il faut le laisser travailler et aller au bout de sa démarche économique». Quand à la position du groupe Laïta, il a expliqué : « Laïta n’a pas la taille pour affronter seul ce dossier. L’entreprise est encore jeune, mobilisée sur sa construction et se positionner sur ce dossier aurait pu être un facteur de déstabilisation ». Il n’a cependant pas fermé la porte, sans pour autant apporter plus de précisions. « Je crois à un projet coopératif » a t-il conclut.
L’unité professionnelle européenne, un leurre
Ceux qui voient une profession agricole européenne unie, réclamée par quelques membres de l’Apli présents dans la salle, risquent selon Dominique Chargé de déchanter encore un moment. « Nous avons fait un bout de chemin dans nos réflexions avec les Allemands, mais depuis 2007/2008, ils sont dans une autre dynamique plus libérale de production et de conquête des marchés ». Il cite un Länder comme la Bavière qui n’hésite pas à donner 35 euros/tonne à ses producteurs pour se positionner.
« D’autres interlocuteurs comme les Polonais se refusent à toute discussion sur le sujet tant qu’il n’y pas d’harmonisation européenne des aides Pac. Sans oublier ceux qui, comme aux Danemark ou aux Pays-Bas, ne voient que par l’ultra libéralisme ». Soulignant que pendant que la France fait de la régulation en bloquant les volumes, certains pays produisent sans scrupules. Ce qui fait dire à certains intervenants de la salle. « Non seulement on n’a pas les prix, mais en plus on se pénalise nous-mêmes sur les volumes »